dimanche 8 mai 2005

Les Chinois des Italiens

Les Chinois est une comédie en Cinq actes, "mise au théâtre par messieurs Regnard et du F****, et représentée pour la première fois par les comédiens Italiens du Roi, dans leur hôtel de Bourgogne, le treize de Décembre 1692".
C'est ce qu'on apprend sur le site Textes rares qui fournit des "témoignages sur le monde de l'édition du XVe au XIXe siècle", soit "plus de 3000 images et 200 textes en ligne". Cette comédie est incluse dans l'ouvrage intitulé Le théâtre italien de Gherardi, ou le recueil général de toutes les Comédies & Scènes jouées par les Comédiens Italiens du Roi, pendant tout le temps qu'ils ont été au service. Enrichi d'estampes en taille douce à la tête de chaque Comédie, & des airs gravés-notés à la fin de chaque volume. (Tome quatrième. Edition nouvelle revue avec beaucoup d'exactitude, A Paris, chez Briasson, rue Saonit-Jacques, à la Science, & à l'Ange Gardien, 1741. In-8, 557 p.).
Les reproductions mises à disposition nous permettent de reconstituer un des airs, paroles et musique, de cette comédie oubliée. Voici donc un (des) "Air(s) des Chinois" :

Par mes discours doux et flateurs, je porte l'amour dans les coeurs et j'attendris la plus cruelle ; mais à parler de bonne foi, l'argent pour réduire une belle est encore plus puissant que moi. L'argent, l'argent pour réduire une belle est encore plus puissant que moi. Le soleil vagabond jamais ne se repose, il va toujours de maison en maison : que de maris feraient la même chose, s'il leur était permis de changer de prison. Mais d'un Epoux la demeure est certaine, quelque chemin qu'il prenne, qu'il aille, qu'il vienne, son ascendant toujours l'entraine loger au croissant. Je viens expres de Congo pour boire en tire la-ri-go du vin de Normandie, car dans ce temps ici. Rouen vaut bien Tussy. Dans le combat, je suis un Diable, mon nom de guerre est la fureur, mais chez un hôte un peu traitable, je suis par bonté surnommé la Douceur. Pourvu qu'il me laisse égorger sa volaille, vider sa futaille, emporter son manteau, je suis doux comme un agneau.

vendredi 6 mai 2005

Le Socrate de la Chine

Le Département de Formation aux Métiers du Livre et de la Documentation de l'Université de Lille 3 fournit sur son site internet des extraits de l'Article "Bibliothèque" in Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, par une société de gens de lettres. Mis en ordre & publié par M.DIDEROT, de l'Académie Royale des Sciences & des Belles-Lettres de Prusse : & quant à la PARTIE MATHEMATIQUE, par M.D'ALEMBERT, de l'Académie Royale des Sciences de Paris, de celle de Prusse, & de la Société Royale de Londres. Paris ; Neuchâtel : 1751-1772. (T. 2, p.228-240). Je reproduis ici le passage consacré à la Chine, passage dans lequel il est noté que Confucius fut souvent appelé "le Socrate de la Chine" :

Il est certain que toutes les Nations cultivent les Sciences, les unes plus, les autres moins ; mais il n'y en a aucune où le savoir soit plus estimé que chez les Chinois. Chez ce peuple on ne peut parvenir au moindre emploi qu'on ne soit savant, du moins par rapport au commun de la nation. Ainsi ceux qui veulent figurer dans le monde sont indispensablement obligés de s'appliquer à l'étude. Il ne suffit pas chez eux d'avoir la réputation de savant, il faut l'être réellement pour pouvoir parvenir aux dignités & aux honneurs ; chaque candidat étant obligé de subir trois examens très-sévères, qui répondent à nos trois degrés de bachelier, licencié, & docteur.
De cette nécessité d'étudier il s'ensuit, qu'il doit y avoir dans la Chine un nombre infini de livres & d'écrits ; & par conséquent que les gens riches chez eux doivent avoir formé de grandes bibliotheques.
En effet, les historiens rapportent qu'environ deux cents ans avant J.C. Chingius, ou Xius, empereur de la Chine, ordonna que tous les livres du royaume (dont le nombre étoit presqu'infini) fussent brûlés, à l'exception de ceux qui traitoient de la médecine, de l'agriculture, & de la divination, s'imaginant par-là faire oublier les noms de ceux qui l'avoient précédé, & que la postérité ne pourroit plus parler que de lui. Ses ordres ne furent pas exécutés avec tant de soin , qu'une femme ne pût sauver les ouvrages de Mentius, de Confucius surnommé le Socrate de la Chine, & de plusieurs autres, dont elle colla les feuilles contre le mur de sa maison, où elles resterent jusqu'à la mort du tyran.
C’est pour cette raison que ces ouvrages passent pour être les plus anciens de la Chine, & surtout ceux de Confucius pour qui ce peuple a une extrême vénération. Ce philosophe laissa neuf livres qui sont pour ainsi dire, la source de la plûpart des ouvrages qui ont paru depuis son tems à la Chine, & qui sont si nombreux, qu'un seigneur de ce pays (au rapport du P. Trigault) s'étant fait Chrétien, employa quatre jours à brûler ses livres, afin de ne rien garder qui sentit les superstitions des Chinois. Spizelius dans son livre
de re litteraria Sinensium, dit qu'il y a une bibliotheque sur le mont Lingumen de plus de 30 mille volumes, tous composés par des auteurs Chinois, & qu'il n'y en a guere moins dans le temple de Venchung, proche l'Ecole royale.

L'expression apparaît chez Fénelon (1651-1715), alias François de Salignac de La Mothe, qui a fait dialoguer Confucius et Socrate, dans le septième de ses Dialogues avec les morts composés pour l'éducation d'un prince (1692), dont voici le début :

Confucius : J'apprends que vos Européens vont souvent chez nos Orientaux, et qu'ils me nomment le Socrate de la Chine. Je me tiens honoré de ce nom.
Socrate : Laissons les compliments, dans un pays où ils ne sont plus de saison. Sur quoi fonde-t-on cette ressemblance entre nous ?
Confucius : Sur ce que nous avons vécu à peu près dans les mêmes temps, et que nous avons été tous deux pauvres, modérés, pleins de zèle pour rendre les hommes vertueux.
Socrate : Pour moi, je n'ai point formé, comme vous, des hommes excellents, pour aller dans toutes les provinces semer la vertu, combattre le vice et instruire les hommes.

On peut le lire dans une version numérisée des Dialogues sur le site de la BNF ou dans le choix réalisé par Jacques Gaillard pour Actes Sud (collection "Babel" n° 108, p. 40-54) et les savants commentaires d'Etiemble qui consacra le chapitre XXII de son Europe chinoise, Tome I. De l'Empire romain à Leibniz. (Paris : Gallimard, "Bibliothèque des Idées", 1988, p. 321-334), à "Fénelon et la Chine (D'après Socrate et Confucius)". En voici la conclusion :

Intéressante, en somme, et contradictoire, la thèse de Fénelon en ce dialogue des morts ! Agacé par la sinophilie des jésuites et des humanistes, il leur reproche de n'être point assez philosophes, et d'accepter comme autant de vérités toutes les fables à la mode ; en quoi il avait grandement, sinon tout à fait raison. Mais par réaction contre ce zèle indiscret, il oublie la prudence qu'il commande à ceux qu'il critique, et dénigre la Chine avec autant de passion que ceux-là en gaspillent à la louer sans mesure. Plus "philosophe" en un sens que les "philosophes", en l'autre sens il l'est beaucoup moins qu'eux. Bayle tirait à soi le P. Le Gobien ; Fénelon, qui connaît les ouvrages du P. Le Comte, y néglige ce qui trop évidemment contredit son préjugé. Si telles sont les faiblesses de deux hommes exceptionnels par l'intelligence, imaginez qu'elle Chine alors se représentent les médiocres ! Tâchez plutôt de ne pas l'imaginer. (p. 334)

Du reste, il semblerait que la comparaison de Confucius avec Socrate soit antérieure au dialogue de Fénelon. On la trouve, en effet, dans un texte de François de La Mothe Le Vayer (1588-1672) dont le titre est De la vertu des paîens (1641) (Paris : Augustin Courbé, 1647), également accessible dans le fonds numérisé de la BNF. La seconde partie porte un chapitre intitulé "De Confutius, le Socrate de la Chine" (p. 228-239) qu'analyse finement Etiemble (op.cit., p. 268-279).

Toutes les histoires que nous avons d'eux conviennent en ce point, que le plus homme de bien, et le plus grand Philosophe qu'ait vu l'Orient, a été un nommé Confutius Chinois, dont ils ont la mémoire en telle vénération, qu'ils élèvent sa statue dans des Temples, avec celles de quelques-uns de ses disciples. Ce n'est pourtant qu'ils le tiennent pour un Dieu, ni qu'ils l'invoquent en leurs prières ; mais ils pensent qu'après le Souverain Etre, l'on peut ainsi révérer les grands personnages qu'ils croient Saints et dont ils font une espèce de demi-Dieu. Entre plusieurs circonstances de la vie de ce Philosophe, il y en a deux ou trois qui me font dire, qu'on le peut fort bien nommer le Socrate de la Chine. La première regarde le temps auquel il a paru dans le monde, qui ne se trouvera guère différent de celui du vrai Socrate des Grecs. Car si la naissance de Confutius n'a précédé celle de notre Seigneur que de cent cinquante et un an, selon la supputation du Père Trigaut, Confutius ayant vécu plus de soixante et dix ans, il y aura peu à dire que le temps de sa mort n'arrive à celui de la génération de Socrate. D'où il s'ensuit qu'un même siècle fit voir à la Chine et à la Grèce les deux plus vertueux hommes de toute la Gentilité. Ils ont encore cela en commun entre eux, que l'un et l'autre méprisèrent les sciences moins utiles pour cultiver très soigneusement celles des moeurs qui nous touchent de près. De sorte qu'ont peut dire que Confutius fit descendre aussi que Socrate la philosophie du Ciel en terre, par l'autorité qu'ils donnèrent tous deux à la Morale, que les curiosités de la Physique, de l'Astronomie, et de semblables spéculations avaient presque fait mépriser auparavant. (p. 230-231)

mercredi 4 mai 2005

Compléments ésotériques

Le 29 octobre 2003, la version française du Quotidien du Peuple (Renmin ribao) online consacrait un article (toujours accessible) au "Vernissage de l'exposition sur Confucius au Musée Guimet (Paris)". L'événement avait lieu dans le cadre des années croisées entre la Chine et la France et devait contibuer à "aider à mieux faire connaître le confucianisme en vue de promouvoir la compréhension mutuelle et l'amitié entre nos deux peuples" dixit le Ministre de la culture de l'époque. Voici ce qu'on peut lire sous la plume maladroite d'un rédacteur anonyme.

Une telle exposition attire l'attention de nombreux Français qui vénère le Confucius et sa doctrine et culture. Avec un grand intérêt, les visiteurs posent devant sa gracieuse statue en pierre sculptée sous la dynastie des Han, lisent ses citations pénétrantes, admirent les objets précieux et regardent un court-métrage et des photographies anciennes en vidéo sur la résidence de Confucius et le temple et sur la ville de Qufu.

Confucius, en chinois Kongzi ou Kongfuzi (551 à 479 avant J-C), philosophe et fondateur du confucianisme, fut l'un des plus influents penseurs de l'histoire chinoise. L'enseignement de Confucius est basé sur la morale et contient beaucoup de règles de vie pratique. Il a vécu à peu près à la même époque que Laozi (Lao Tseu) et Bouddha. Ils sont à l'origine des trois religions actuelles de la Chine.

Le plus drôle reste à venir :

Confucius a été reconnu de son vivant comme un grand penseur et, par la suite, comme un être surnaturel.

Compléments ésotériques

Le Maître de Benjamin Creme ("La mission de Maitreya", tome I ou III) a indiqué que Confucius avait atteint la 5ème initiation à la fin de sa vie, et était devenu un Maître de Sagesse. C'était une âme de 3ème rayon, une personnalité de 7ème rayon, son corps mental était sur le 2ème rayon.

Il semblerait que le rédacteur de cet article soit allé puiser ses informations dans des sources d'une nature peu sinologique. Une recherche rapide à partir du nom du "Maître" invoqué pour valider ces "Compléments ésotériques" m'a conduit à visiter le site de la revue en ligne Shakti qui consacre une page à Confucius
Le pigiste du Quotidien du peuple s'en est apparemment inspiré faisant fi des mises en garde des auteurs du site.

Confucius.com

De même que le terme, pourtant on ne peut plus inélégant, de "sinologie" a été détourné de son sens premier par des aspirations purement mercantiles et dûment "point-commisé", la latinisation du nom du Maître a, elle aussi, été happée par le web commerçant.

Confucius.com est en fait un annuaire de sites web ("All the best resources on the net") qui propose d'explorer l'internet à partir d'un moteur de recherche et d'un choix de 24 rubriques qui sont : "Philosophy", "Chinese Philosophy", "China", "T-Shirt", "Chinese", "Born", "Religion", "Quote", "Confucianism", "Kong", "Philosophies", "Spirituality", "Taos", "Writer's", "Writing Career", "Book", "Chinese Woman", "History", "Taoism", "Temple", "Religious", "Family", "Author" et "Thread".

Chacune d'entre elle réserve des surprises parfois bonnes (généralement un site commercial qui peut s'avérer utile) ou simplement saugrenues. C'est ainsi que le premier site référencé dans la catégorie "Chinese Woman" s'intitule "Meet Chinese Beauties" et porte le commentaire : "Women seeking love and marriage. Sign up and browse photos for free". De même, le premier choix pour "Philosophy" conduit à un site qui commercialise des produits de beauté ("Buy cutting-edge, deliciously-scented skincare formulas without a prescription". Plus affligeant encore, "Kong", le patronyme du Maître sert de tremplin à un commerce d'une autre nature qui aurait sans aucun doute fait sourire l'auteur du Rouputuan, mais froncer les sourcils de son sage propriétaire. Les curieux le vérifieront à leur guise. Quant à l'interrogation directe, elle est conforme à la philosophie générale du site. Si on lui propose "Confucius", elle vous fournit la solution idéale : "Confucius T-Shirt" (voir le résultat ci-contre).

mardi 3 mai 2005

La manière de bien traduire

Voici un petit aperçu de la prose brillante d'Estienne DOLET (1509-1546) auteur de La manière de bien traduire d'une langue à l'autre. (Lyon : E. Dolet, 1540) Je ne reproduis ici qu'un extrait de ce texte pourtant très court en français modernisé par mes soins d'après le fac-similé disponible sur le serveur de la BNF. Deux versions numérisées sont disponibles sur un site personnel (non identifié) hébergé par la Tokyo University of Foreign Studies : l'une qualifiée d'"originale", l'autre en "Orthographe modernisée".

[La] matière de l'auteur qu'il traduit ; car par cette intelligence, il ne sera jamais obscur en sa traduction : et si l'auteur lequel il traduit est aucunement scabreux, il le pourra rendre facile et du tout intelligible.
La seconde chose qui est requise en traduction, c'est que le traducteur ait parfaite connaissance de la langue de l'auteur qu'il traduit et soit pareillement excellent en la langue en laquelle il se met à traduire. Par ainsi il ne violera, et n'amoindrira la majesté de l'une et l'autre langue.
Le tiers point est qu'en traduisant, il ne se faut pas asservir jusqu'à là que l'on rende mot pour mot. Et si aucun le fait, cela lui procède de pauvreté et défaut d'esprit.
La quatrième règle [veut que l'on se] contente du commun, sans innover aucunes dictions follement, et par curiosité repréhensible . Pour cela n'entends pas que je dise que traducteur s'abstienne totalement de mots qui sont hors de l'usage commun, mais cela se doit faire à l'extrême nécessité.
Venons maintenant à la cinquième règle que doit observer un bon traducteur. Laquelle est de si grande vertu, que sans elle toute composition est lourde et mal plaisante. Mais qu'est ce qu'elle contient ? Rien autre chose que l'observation des nombres oratoires : c'est asseoir une liaison et assemblement des dictions avec telle douceur, que non seulement l'âme s'en contente, mais aussi les oreilles en sont toutes ravies, et ne se fachent jamais d'une telle harmonie de langage.

lundi 2 mai 2005

Le Coum-tse du Père Lecomte

Dans la série "Le Confucius de ..." ou "A chacun son Confucius selon la nécessité du moment". Ici, se trouver des appuis pour financer de nouvelles missions en Chine. Le rédacteur de cette présentation est le Père Louis Le Comte (1655-1728), auteur des Nouveaux mémoires sur l'état présent de la Chine qu'on peut lire comme ici dans la version de l'édition de 1696 (Paris, J. Anisson) ou dans la réédition moderne parue sous le titre d'Un Jésuite en Chine. Nouveaux mémoires sur l'état présent de la Chine. 1687-1692 (Paris : Phébus, 1990). Le petit "essai" sur Confucius, dont voici un extrait, figure dans la Lettre septième à Monseigneur l'Archevêque Duc de Reims, Premier Pair de France, intitulée "De la langue, des caractères, des livres, de la morale des Chinois" (respectivement pages 404-439 et 245-261).

Ce ne seroit pas, monseigneur,vous donner une connoissance assez étenduë de la litterature chinoise, si je ne vous parlois plus particulierementde Confucius qui en fait le principal ornement.
C'est la source la plus pure de leur doctrine, c'est leur philosophe, leur legislateur, leur oracle ; et quoiqu'il n'ait jamais esté roy, on peut dire neanmoins qu'il a gouverné durant sa vie une grande partie de la Chine, et qu'il a eu depuis sa mort plus de part qu'aucun autre dans l'administration de l'etat, par les maximes qu' il y a répanduës et par les beaux exemples qu'il y a donnez : de sorte que c'est encore le modelle de tous les gens de bien. Sa vie a esté écrite par plusieurs personnes : j'en rapporteray icy ce qu'on en dit ordinairement.
Confucius, que les chinois nomment Coum-Tse, nâquit dans la province de Chanton, la trente-septiéme année du regne de l'empereur Kim, quatre cens quatre-vingt-trois ans avant la venuë de
nostre seigneur.
La mort de son pere, qui préceda sa naissance, luy fit donner le nom de Tcesse, qui veut dire enfant de douleur. Il tiroit son origine de Ti-Y, vingt-septiéme empereur de la seconde race. Quelque illustre que fust cette famille par une longue suite de rois, elle le devint beaucoup plus par la vie de ce grand homme : il effaça tous ses ancestres, mais il donna à sa posterité un éclat qui dure encore, aprés plus de deux mille ans. La Chine ne reconnoist de veritable noblesse que dans cette famille également respectée des souverains, qui y ont puisé comme dans leur source les loix du parfait gouvernement, et aimée de tous les peuples, au bonheur desquels elle a si utilement travaillé.
Confucius ne passa point par les degrez ordinaires de l'enfance : il parut raisonnable beaucoup plûtost que les autres hommes ; car il n'aimoit rien de ce qui occupe les enfans. Les jeux, la promenade, les amusemens propres de son âge ne le touchoient presque point. Il avoit un air grave et serieux qui luy attiroit du respect, et qui fut déslors un présage de ce qu'il devoit estre un jour : mais ce qui le distingua le plus fut une pieté tendre et reglée. Il honoroit ses parens, il tâchoit en tout d'imiter son ayeul qui vivoit pour lors à la Chine en odeur de sainteté ; et on remarqua que jamais il ne mangeoit rien qu'aprés s'estre prosterné par terre, et l'avoir offert au souverain maistre du ciel.
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Quand Confucius fut dans un âge plus avancé, il fit un recueil des plus belles maximes des anciens, qu'il tâcha de suivre et d'inspirer à tous les peuples.
Chaque province estoit alors un royaume distingué, qu'un prince, quoique dépendant de l'empereur, ne laissoit pas de gouverner par des loix particulieres. Il levoit les tailles, il disposoit
de toutes les charges, il declaroit la guerre, ou faisoit la paix comme il jugeoit. Ces petits rois avoient souvent entr'eux des differens, l'empereur luy-mesme les craignoit, et n'avoit pas toûjours assez d'authorité pour s'en faire obeïr. Confucius persuadé que jamais les peuples ne seroient heureux, ce qu'il se proposoit neanmoins comme la fin du bon gouvernement, tandis que l'interest, l'ambition, la fausse politique regneroient dans toutes ces petites cours, resolut de prescher par tout une morale severe, d'inspirer le mépris des richesses et des plaisirs ; une estime infinie de la justice, de la temperance et des autres vertus ; une grandeur d'ame à l'épreuve des respects humains, une sincerité incapable du moindre déguisement, mesme à l'égard des plus grands princes ; enfin un genre de vie qui combatît toutes les passions, et qui cultivât uniquement la raison et la vertu.
Ce qui est admirable, c'est qu' il prêchoit plus par ses exemples que par ses paroles ; aussi fit-il par-tout des fruits tres-considerables. Les rois se gouvernoient par ses conseils, les peuples le réveroient comme un saint ; tout le monde le loüoit ; et ceux mesme qui ne suivoient pas ses exemples, ne laissoient pas de les admirer : mais il avoit quelquefois une severité qui éloignoit de luy jusqu' à ses amis.
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Confucius vescut soixante et treize ans ; mais il passa les dernieres années de sa vie dans la douleur, à la vûë des desordres qui regnoient parmi les peuples. On luy entendoit dire ordinairement : la montagne est tombée, et une haute machine a esté détruite. Pour marquer que ce grand édifice de la perfection, qu'il avoit élevé avec tant de soin dans tous les royaumes, se trouvoit à demi renversé. les rois, dît-il un jour durant sa derniere maladie, ne suivent pas mes maximes : je ne suis plus utile au monde, ainsi il est temps que j'en sorte. Dés ce moment il tomba dans une létargie qui dura sept jours, au bout desquels il rendit l'esprit entre les mains de ses disciples.
Il fut pleuré de tout l'empire, qui dés ce temps l'honora comme un saint, et inspira pour luy à la posterité des sentimens de veneration, qui apparemment ne finiront qu'avec le monde. Les rois luy ont basti des palais aprés sa mort dans toutes les provinces, où les sçavans luy vont rendre en certains temps des honneurs politiques. On y voit en plusieurs endroits ces titres d'honneur écrits en gros caractéres : au grand maistre : au premier docteur : au saint : à celuy qui a enseigné les empereurs et les rois. cependant, ce qui est fort extraordinaire, jamais les chinois n' en ont fait une divinité, eux qui ont donné la qualité de dieu, ou comme ils parlent, de purs esprits à tant de mandarins moins illustres que luy. Comme si le ciel, qui l'avoit fait naître pour la réforme des moeurs, n'eust pas voulu permettre qu'une vie si reglée fust aprés sa mort une occasion de superstition et d'idolatrie.
On conserve encore en plusieurs endroits de la Chine des antiques qui le representent au naturel, et qui s'accordent assez avec ce que l'histoire nous en a laissé. Il n'estoit pas bel homme : il avoit mesme au front une enflure ou une espece de bosse qui le disgracioit, et qu'il faisoit souvent remarquer aux autres pour s'humilier. D'ailleurs sa taille estoit si avantageuse et si proportionnée, son air si grave, sa voix si forte et si éclatante, que pour peu qu'il s'échauffast, on ne pouvoit s'empêcher d'estre ému, et de l'écouter avec respect. Mais les maximes de morale qu'il a répanduës dans ses ouvrages, ou que ses disciples ont eu soin de recueillir, font un portrait de son ame beaucoup plus avantageux.
.../...

Suivent quatorze "maximes" du type La beauté n'est point à souhaiter pour le sage (I), Il faut se borner si l'on veut être parfait (II), Un homme doit souvent changer s'il veut être constant dans la sagesse (III), chacune illustrée par une anecdote mettant en scène Confucius, puis vient la conclusion :

Par cet échantillon de la morale de Confucius vous jugez bien, monseigneur, que la raison est de tous les temps et de tous les lieux. Seneque ne nous a rien dit de meilleur ; et si j'ay le loisir, comme j'en ay la pensée, de faire un recueil entier des maximes de nostre philosophe ; peut-estre y trouvera-t-on tout ce qu' il faut, pour luy donner rang parmi nos sages de l'antiquité.
Je souhaitte du moins, monseigneur, que le portrait, que je viens de vous en faire, ne vous ait pas tout-à-fait déplu. S' il vivoit encore aujourd'huy, tout philosophe qu'il est, je suis seur qu'il seroit sensible à l'approbation que vous luy donneriez. Un témoignage comme le vostre, toûjours éclairé, toûjours sincere, doit necessairement faire plaisir aux plus grands hommes. Peut-estre que jusqu'ici on a peu compté en France sur l'idée que tout l'orient s'en est formée ; mais dés que vous l' honorerez de vostre estime, tout le monde sera persuadé que l'antiquité ne l'a point flatté, et que la Chine en le choisissant pour maistre et pour docteur, a rendu justice à son merite.

Confucius & Minicius vs Voltaire & Rousseau

Dans un ouvrage intitulé En Chine (Merveilleuses histoires) paru dans la collection "Les beaux voyages" en 1911 (Vincennes : Les arts graphiques, 115 p.), Judith Gautier fait en trois pages (31 à 33) une description des concours mandarinaux et ouvre des perspectives sur l'évolution de son système éducatif :
En Chine, toutes les études portent presque exclusivement sur les lettres et l'histoire : l'écolier doit apprendre à bien comprendre et à retracer exactement les innombrables caractères idéographiques qui composent l'écriture, en même temps, il lui faut apprendre successivement par coeur les livres classiques ; s'il est bon élève, il pourra se présenter aux examens annuels, puis subir les trois épreuves du grand concours triennal et obtenir les grades de Siou-tsai, bachelier, Kiu-gin, licencié, Tsin-se, docteur, et même devenir membre de la forêt des pinceaux, Han-lin, c'est-à-dire académicien. les épreuves triennales ont lieu vers la fin septembre au chef-lieu provincial. Dès que les candidats arrivent, ils sont minutieusement fouillés et introduits dans d'étroites cellules munies d'un banc, d'une table et de quelques ustensiles de cuisine, on les enferme au verrou et ils sont surveillés par des soldats. Il ne leur est permis d'emporter avec eux aucun livre et de communiquer avec qui que ce soit, les examens durent un jour entier et le canon, qui donne le signal du commencement, en annonce la fin. Voici le programme des trois épreuves : Composition sur une sujet donné pris dans les quatre Livres. (Les quatre livres contiennent les dialogues de Confucius avec ses disciples.) Composition sur un sujet pris dans l'oeuvre de Ming-Tsin (Minicius). Composition sur un thème choisi dans un livre de Confucius, intitulé "La Grande Etudes." Développement d'un sujet pris dans l'invariable mileiu, oeuvre d'un petit-fils de Confucius.
Dans la deuxième épreuve, on commente par écrit des thèmes choisis dans les cinq livres qui : le Chi-Kin, livre des vers ; le Chou-Kin, histoire de l'antiquité ; le Che-Kin, livre mystèrieux, philosophique, et symbolique où il est traité du Ciel et de la Terre, des oracles, des sorts ; le Ly-Ki, livre des rites, qui enseigne les règles de conduite, la politesse, l'étiquette ; puis une composition poétique s'inspirant d'une pièce de vers d'un poète célèbre.
Dans la troisième épreuve, on traite des sujets très divers : l'examinateur pose des questions sur l'histoire ancienne et moderne, la politique indigène ou étrangère, les mathématiques, la géographie, etc ...
Les examinateurs sont d'une sévérité implacable ; la plus minime erreur, l'équivalent d'une virgule oubliée ferait tout perdre à la composition la plus parfaite. (...)

Aujourd'hui (...), tout va changer, tout change dans cette Chine que les convoitises du monde ont enfin éveillée de son long sommeil.
Déjà, les réformes sont décidées, et c'est par celle de l'instruction que l'on commence. On va supprimer, s'ils ne le sont déjà, ces fameux examens, dont nous venons de vous donner le programme. On fonde des écoles suivant les méthodes d'Europe, depuis l'instruction primaire, jusqu'à l'université qui sont fréquentées par des milliers d'étudiants, et même d'étudiantes ; des revues, des journeaux sont publiés journellement, ou traduits en chinois : Voltaire, Jean-Jacques Rousseau, Victor Hugo, et bien d'autres.
Une jeunesse ardente et enthousiaste marche vers le progrès avec une rapidité extraordinaire.

L'ouvrage de Judith Gautier est accessible grâce au fonds numérisé de la BNF. Il offre bien d'autres surprises. J'y reviendrai sans doute un de ces jours prochains.

vendredi 29 avril 2005

L'aiguille directrice

Dans la série "Le Confucius de ..." voici ce qu'on peut lire dans un ancien manuel de chinois datant de 1911 destiné "aux écoles primaires du premier degré" (Xin guowen, Shangwu yinshuguan) adapté en 1920 par le père Paul Xavier Henri LAMASSE (1869-1952) sous le titre de Sin kouo wen : ou Nouveau manuel de langue chinoise écrite, traduit et expliqué en francais et romanisé selon les principaux dialectes par H. Lamasse, Miss. Ap. de la Société des Missions Etrangères de Paris. Licencié en Droit. Ouvrage couronné par l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. (Il a été réimprimé à l'identique par Li Ming Cultural Enterprise Co, Ltd (Taiwan, 1984) à partir d'un exemplaire de sa troisème édition, préfacée à Moukden en 1939)

1. Télégramme spéciaux. Ordonnance du Ministère de l'Instruction publique.-- L'idée directrice qui doit être prise pour règle en matière d'éducation c'est qu'il faut accorder la première place à l'enseignement de la vertu ; l'enseignement pratique ainsi que les enseignements militaire et civique devant corroborer celui-ci, et celui des beaux-arts et des arts libéraux le porter à son maximum de perfection. (Communiqué de notre envoyé spécial à Pékin)

2. Nouvelles de l'intérieur. Honneurs rendus à la doctrine de Confucius. -- On rapporte que le ministère de l'Instruction publique, étant donné que, dans notre pays, on honore et on admire la doctrine de Confucius comme parfaitement adaptée aux besoins journaliers des relations sociales et de l'ordre public et que, d'autre part, ses paroles et ses actes sont disséminés dans l'ensemble des livres canoniques, a établi comme règle directrice officielle de l'éducation, et ordonné que dans le programme d'étude des écoles, tant secondaires que primaires, soit pour les classes de littérature, soit pour les classes de morale, figure un choix d'enseignements moraux tirés des livres canoniques, et ayant tous pour base la doctrine du Maître.

3. Commentaire des nouvelles du jour. Confucius est le plus grand sage qu'ait produit notre pays ; toutes les générations passées ont tenu à lui rendre honneur. Voici qu'on extrait le sens fondamental de ses paroles les plus remarquables pour en faire l'aiguille directrice de l'éducation. C'est bien là (litt. on peut dire que l'on a trouvé) la véritable manière d'honorer la doctrine de Confucius.

Dans sa préface initiale signée en Mandchourie le 19 mars 1920, en la fête de Saint-Joseph, H. Lamasse énonce les raisons qui l'on conduit au choix du Sin kouo wen (Xin guowen). La troisième est "la louable correction que ce livre, bien que rédigé pour les écoles officielles d'un pays non chrétien, [lui] a paru observer (...) vis-à-vis des questions morales et religieuses" (p. 11). En note, Lamasse ajoute que "le Sin kouo wen [lui] paraît de beaucoup supérieur aux "Classiques" que l'on mettait jadis entre les mains des enfants mêmes chrétiens". Pour ce qui est de son intervention, il rappelle qu'il a réalisé "la traduction en bon français -- autant, du moins, que la chose est réalisable en pareille matière" (!).