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mercredi 18 avril 2007

Errare humanum est

Il est toujours cruel de relever les erreurs de traduction des autres quand on les croise, même si c'est, il faut l'avouer, aussi salutaire pour le lecteur de base qui découvre des reliefs inattendus à un rendu qu'il sait dorénavant perfectible, que pour le traducteur novice qui pourrait en tirer des enseignements pour ses prochains travaux. On peut, me semble-t-il, se laisser aller à cette perfidie lorsque le texte fautif prête à sourire et, qui plus est, a été publié voici quelque 80 ans !

L'erreur que je me risque à dévoiler ici - ce n'est pas la seule ici, encore moins dans l'ouvrage -, est d'autant plus piquante qu'elle intervient dans un passage où il est justement question de traduction, et que son auteur dénonce une trahison touchant un texte emblématique de la grande littérature chinoise.

Elle intervient dans un chapitre intitulé "Les lettres chinoises" qui est la version française de "Chinese Scholarship" une des six parties de The Spirit of the Chinese People ouvrage composé en 1914 et anglais par Gu Hongming 辜鴻銘 (1857-1928). Voici le passage en question, rigoureusement livré dans sa présentation d'origine :

Immédiatement après les travaux du Dr Legge, la récente traduction du Roi Nan-hua de ChuangTzu par M. Balfour est une oeuvre de la plus haute ambition. Nous avouons avoir éprouvé, lorsque pour la première fois nous entendîmes annoncer cet ouvrage, une impatience et un plaisir singulier. Le roi Nan-hua est considéré par les Chinois comme une des oeuvres les plus hautes de leur littérature nationale. Depuis sa publication, deux siècles avant l’ère chrétienne, son influence sur la littérature chinoise est à peine inférieure à l’oeuvre de Confucius et de ses écoles. Son influence sur la langue et l’esprit de la littérature poétique et imaginative des dynasties successives est presque aussi exclusive que celles des Quatre Livres et des Cinq Chinois sur les oeuvres philosophiques de la Chine. Mais l’ouvrage de M. Balfour n’est pas du tout une traduction. C’est tout simplement une trahison.

Le texte original est le suivant :

Next to Dr. Legge's labours, Mr. Balfour's recent translation of the Nan-hua King of Chuang-tzu is a work of certainly the highest ambition. We confess to have experienced, when we first heard the work announced, a degree of expectation and delight which the announcement of an Englishman entering the Hanlin College would scarcely have raised in us. The Nan-hua King is acknowledged by the Chinese to be one of the most perfect of the highest specimens of their national literature. Since its appearance two centuries before the Christian era, the influence of the book upon the literature of China is scarcely inferior to the works of Confucius and his schools; while its effect upon the language and spirit of the poetical and imaginative literature of succeeding dynasties is almost as exclusive as that of the Four Books and Five Chinese upon the philosophical works of China. But Mr. Balfour's work is not a translation at all; it is simply a mistranslation.

On le voit, la confusion qui nous vaut d'être gratifié d'un "Roi Nan-hua", est née de l'absence d'italiques dans la version de départ et du choix de la transcription du caractère (jing ) en King pour rendre lisible à des Occidentaux le titre alternatif de l'ouvrage attribué à Zhuangzi 莊子: Nanhuajing 南華經. Celui qui s'est rendu coupable de cette bévue est, finalement, plus à plaindre qu'à condamner. M. P. Rival (?) n'était, sans aucun doute, aucunement versé dans les arcanes de la civilisation chinoise, ce qu'on ne peut guère lui reprocher. Sa traduction - une commande de l'éditeur (Maurice Delamain et/ou Jacques Boutelleau (alias Jacques Chardonne), vraisemblablement -, parut en 1927, à Paris à la Librairie Stock sous le titre L'esprit du Peuple chinois. Le nom de l'auteur y est transcrit ainsi : Kou-Houng-Ming. Il figure dans la "Série Orange" en compagnie d'un Mahatma Gandhi de Romain Rolland (1866-1944), La jeune Inde de Gandhi (1869-1948), Le monde qui naît du Comte H. de Keyserling, L'éthique de Kropotkine (1842-1921) et Siloë de Gaston Roupnel (1871-1946).

Cette traduction de
L'esprit du peuple chinois a été rééditée aux Editions de l'Aube en 1996. Je ne sais pas si cette erreur a, ou non, été corrigée par l'éditeur. Pour ce qui est du traducteur mis en cause par Gu, il s'agit de Frederic Henry Balfour dont la traduction du Zhuangzi fut publiée en 1881 sous le titre The Divine Classic of Nan-Hua, Being the Works of Chuang Tsze, Taoist Philosopher, With an excursus, and copious annotations in English and Chinese by Frederic Henry Balfour (Shanghai - Hong Kong : Kelly and Walsh). Elle a été rééditée en facsimilé par Elibron Classics en 2004 (475 pages). GoogleBooks en offre également un aperçu. On peut se faire une idée plus complète des autres traductions de F. H. Balfour en consultant Taoist Texts, Ethical, Political and Speculative. Shanghai-London : Kelly & Walsh, 1884, à partir d'ici. Sur James Legge (1815-1897) voir ici. L'illustration est tirée d'un portrait de Gu par Liang Danmei 梁丹美(1934-), qu'on peut voir ici.

vendredi 1 avril 2005

Délicatesse chinoise

Dans La Sagesse de Confucius que je découvre en ce moment, Lin Yutang parle avec beaucoup d'enthousiasme des traductions de GU Hongming 辜鴻銘 (1857-1928) alias Kou Houng Ming, Kou-Houng-Ming ou Ku Hung-Ming, citant un ouvrage de lui que je n'ai pas encore réussi à trouver, intitulé La conduite de la vie. La référence complète serait Ku Hung Ming, The Conduct of Life: A Translation of the Doctrine of the Mean, Londres : John Murray, 1906).

J'avais à l'époque de sa réédition aux Editions de l'Aube (1996) manqué
L'esprit du peuple chinois (Traduit de l'anglais de P. Rival) qu'il composa en 1915. Il est maintenant épuisé, ce dont on pourrait se réjouir tant l'ouvrage est problématique par bien des aspects et un rien désuet. Je me rattrape en le lisant dans une édition originale (Paris : Stock, 1927) achetée à L'Opiomane. En voici un avant-goût tiré de la préface de l'auteur :

Les Américains, qu'on me permette de le dire, ne comprennent pas facilement les Chinois parce que si, dans l'ensemble, ils ont l'esprit étendu et simple, ils manquent de profondeur. Les Anglais ne peuvent pas comprendre la Chine : leur esprit est profond et simple mais il manque d'étendue. Les Allemands, eux non plus, ne peuvent pas nous comprendre car, surtout lorsqu'ils sont cultivés, ils possèdent la profondeur et l'étendue, mais n'ont pas la simplicité. Je crois que ce sont les Français qui ont le mieux compris les Chinois, qui sont le plus aptes à apprécier la civilisation chinoise. Les Français, il est vrai, n'ont pas la profondeur des Allemands, ni la largeur d'esprit des Américains ni la simplicité des Anglais ; mais ils ont à un degré tout à fait supérieur une qualité qui manque aux trois autres peuples que nous avons mentionnés, une qualité nécessaire avant tout pour comprendre la Chine, c'est la délicatesse. Car aux trois traits principaux de la civilisation chinoise, je dois en ajouter un quatrième, la délicatesse, qui est le plus caractéristique. Cette délicatesse, les Chinois la possèdent à un degré si éminent qu'on n'en trouve nulle part l'équivalent, excepté peut-être chez les anciens Grecs.
D'après ce que j'ai dit, on peut comprendre que les Américains, s'ils étudient la civilisation chinoise, manqueront de profondeur, que les Anglais manqueront de largeur d'esprit, et les Allemands de simplicité et qu'en outre ces trois peuples manqueront d’une qualité qu'ils ne possèdent pas à un degré éminent : la
délicatesse. Quant aux Français, ils manqueront tout à la fois de profondeur, de largeur d'esprit et de simplicité ; ils manqueront même d'une certaine délicatesse d'un ordre encore supérieur à celle qu'ils possèdent actuellement. Aussi, je suis amené à penser que l'étude de la civilisation et de la littérature chinoises sera certainement profitable à tous les peuples d'Europe et d'Amérique.

Le préfacier, l'écrivain et historien antifasciste italien, Guglielmo Ferrero (1871-1942), a trouvé une jolie formule pour parler de Gu Hongming. C'est, écrit-il, un "fort révulsif moral", qui "connaît ce qu'il déteste", pour avoir longtemps vécu en Europe. C'est, ajoute-t-il, un "Vieux-Chinois" ; c'est-à-dire un traditionaliste, un fidèle de l'ancienne Chine monarchiste et confucienne (sic !), un ennemi de l'occident et de la civilisation occidentale", dont l'érudition bien qu'excetionnelle, "présente certaines lacunes et imperfections". Toujours très mesuré dans sa critique, Ferrero ne peut faire moins que de l'accuser de "simplifier trop en parlant de notre histoire", et pour résumer de forcer le trait. Il conclut son intervention par ces deux phrases qui laisse dubitatif : "Je recommande la lecture de ce petit livre lumineux et profond. Il a été écrit par un Chinois qui, au fond de son âme, considère les Européens et les Américains comme des barbares ; et son esprit critique a été aiguisé encore davantage par les malheurs de son pays."

De son côté, Lin Yutang fait l'éloge de la traduction par Gu du Zhongyong (Invariable Milieu), qu'il reprend dans sa Sagesse de Confucius :

"[Elle] est si brillante et si pénétrante qu’il est regrettable qu’il n’en ait pas fait d’autre, car elle rend la pensée de Confucius parfaitement intelligible à l’homme moderne. Toutefois, j’ai jugé préférable de supprimer son propre commentaire qui fait appel à Goethe [(1749-1832)], Matthew Arnold [(1822-1888)] et aux « Livre des Proverbes »de la Bible pour élucider le sens de cette philosophie. ... Je me suis permis également d’apporter quelques corrections aux passages où Gu s’écarte du texte chinois ; en outre, je ne souscris pas au plan qu’il a adopté pour ce chapitre et j’y ai substitué le mien. D’une façon générale, je me suis abstenu de tout commentaire et je me suis borné à établir des subdivisions munies de titres capables de guider le lecteur dans l’exposition et le développement des idées. Mais les commentaires sont implicitement contenus dans la traduction et je considère une traduction de ce genre comme une sorte de commentaire, car il ne peut y avoir de traduction intelligente si le traducteur ne cherche pas à interpréter le texte. Cette remarque vaut tout spécialement pour une traduction d’un texte chinois ancien en anglais moderne. Premièrement, les mots employés ont forcément une signification générale très différente, et en second lieu les textes anciens, bien qu’extrêmement nets et concis, revêtent par endroits un caractère ambigu, si bien qu’il faut ajouter des mots de liaison et d’autres, indispensables à la syntaxe d’une langue occidentale. En outre, les interprétations chinoises du même texte varient profondément, de sorte que le traducteur doit faire son choix ou proposer la sienne, lorsqu’il est sûr d’avoir une conception nouvelle du sujet. Je me suis donc abstenu de commentaires à la manière de Gu Hongming, sauf lorsqu’ils étaient absolument nécessaires à la compréhension de certaines idées et de certains termes."

Mais Gu n'était pas qu'un conservateur raciste, c'était aussi un amateur de pieds bandés. Mais, on en reparlera un de ces jours prochains.