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vendredi 18 novembre 2005

Stercus cuique bene olet

Une panne d'internet est toujours salutaire pour la lecture. Grâce aux défaillances de Wanadoo donc, je me suis plongé hier soir dans le dernier ouvrage de Simon LEYS, lequel a pour titre Les idées des autres idiosyncratiquement compilées par Simon Leys pour l'amusement des lecteurs oisifs (Paris : Plon, 2005), au prix un peu abusif de 14 euros pour seulement 135 pages.

Je ne regrette pas mes sous car c'est un festival de bons mots et de pensées bien formulées qu'a su réunir le grand sinologue qui nous fait partager là ses trouvailles volées à pas moins de 180 auteurs différents de toutes les époques et de toutes les cultures, soit un bon demi-millier de citations réparties en quelque 170 rubriques rangées en ordre alphabétique.

Pour la Chine, notons les noms de quelques célébrités Gong Xian (1599-1689)(1x), Jia Dao (779-843) (1x), Li Bai (701-762) (1x), Sima Qian (vers 145 - 90 av. J.-C.) (2x), Su Dongpo (1037-1101) (4x), Wang Wei (701-761)(1x), Wei Yingwu (737- vers 792)(1x), Xin Qiji (11400-1207) (1x), Xun Zi (vers 313-238 av. J.-C.) (1x), Zhuangzi (vers 396-286 av. J.-C.)(3x) et le bon Confucius (551-479 av. J.-C.) (4x) et un Jiang Jie (1x) que je ne suis pas parvenu à identifier. Les citations chinoises apparaissent en chinois, dans une élégante calligraphie, et en français.

Page 85, figure une maxime empruntée à la "Biographie du Prince Shang" alias Shang Yang 商鞅 ("Shang Jun liezhuan" 商君列傳) rédigée par Sima Qian 司馬遷 pour ses Mémoires historiques 史記 (Shiji, 68.8) : Qian ren zhi nuonuo, buru yi shi zhi e'e 千人之諾諾不如一士之諤諤

Pour elle, Leys alias Ryckmans (Pierre) a forgé une traduction très percutante :

"Les oui-oui de la foule ne valent pas le non-non d'un seul honnête homme".

Dans sa traduction de la biographie, Jacques Pimpaneau (Sima Qian, Mémoires historiques. Vies de Chinois illustres. Arles : Picquier, "Picquier Poche", n° 187, 2002, p. 73) la rend plus platement par : "L'approbation de mille personnes ne vaut pas les critiques d'une seule". Roger Darrobers (Proverbes chinois. Paris : Seuil, "Points/sagesse", Sa 109, 1996, p. 50) propose quant à lui : "Mieux vaut les critiques d'un seul homme que l'assentiment de mille."

La citation de Sima Qian intervient dans la rubrique "NON" pour laquelle Leys convoque également Chamfort (Sébastien-Roch-Nicolas) (1741-1794). Son intervention, (réelle ou attribuée) ne semble pas tirée de son œuvre posthume Maximes, pensées, caractères et anecdotes (1795) - SL ne fournit pas les références des citations. Elle finit ainsi :

"Savoir prononcer ce mot et savoir vivre seul sont les seuls moyens de conserver sa liberté et son caractère."

Chamfort, encore - il apparaît six fois dans l'ouvrage - à la rubrique "Amis" cette fois :

"Dans le monde, vous avez trois sortes d'amis : vos amis qui vous aiment, vos amis qui ne se soucient pas de vous, et vos amis qui vous haïssent".

Chamfort, toujours, pour finir, à la rubrique "Rire" :

"La plus perdue de toutes les journées est celle où l'on n'a pas ri".

Allez, encore une, fort juste et bien tournée, cette fois prise à Erasme (vers 1467-1536) - représenté ici par Hans Holbein (Le jeune) (1497-1543) (c'est l'illustration de couverture du livre de S. Leys) -, d'abord en latin : "Stercus cuique bene olet", puis dans sa traduction française : "Chacun trouve que sa propre merde sent bon".

Collier de pensées

Inspiré par le dernier ouvrage de Simon Leys, je vais moi aussi me mettre à enfiler selon l'humeur des jours et au fil de mes lectures, les citations et les pensées des autres. Voici donc pour commencer, un lot de trois pensées sur la littérature trouvées dans Le Démon de la théorie. Littérature et sens commun d'Antoine Compagnon (Paris : Le Seuil, coll. “Points/Essais”, 1998, 344 p.) et notées dans un coin de document sur le roman chinois (!) depuis des lustres :

“Une définition de la littérature est toujours une préférence (un préjugé) érigée en universel.”

“Le terme littérature a donc une extension plus ou moins vaste suivant les auteurs, des classiques scolaires à la bande dessinée, et sa dilatation contemporaine est difficile à justifier. Le critère de valeur qui y inclut tel texte, c’est-à-dire qui en exclut tel autre, n’est pas en lui-même littéraire, ni théorique, mais éthique, social et idéologique, en tout cas extra-littéraire.” (p. 36).

“Mais si la littérature peut être vue comme contribution à l’idéologie dominante, “appareil idéologique d’Etat” ou même propagande, à l’inverse on peut aussi insister sur sa fonction subversive, surtout depuis le milieu du XIXe siècle et la vogue de la figure de l’artiste maudit. (...) La littérature confirme un consensus, mais elle produit aussi de la dissension, du nouveau, de la rupture.” (p. 38-39).

Certes, elles n'ont pas la puissance de celles des pages 61-64 du Leys - pour l'occasion, il fait appel à Jean Pauhlan (1884-1968) (2x), Gilbert Keith Chesterton (1874-1936), Joseph Conrad (1857-1924), Gustave Flaubert (1821-1880), Clive Staples Lewis (1898-1963) -, mais elles n'ont pas trouvé de place ailleurs. Elles me seront - je suppose - utiles un jour.

De la "Littérature" au "Livre" il n'y a qu'un pas. Page 65, du même livre justement, on peut lire cette remarque d'Arthur Schopenhauer (1788-1860) (cf. illustration) :

"Acheter des livres serait une bonne chose si l'on pouvait simultanément acheter le temps de les lire. Mais de façon générale on confond l'achat d'un livre avec l'appropriation de son contenu".

Petit complément de 4 décembre.

Quelques 'bons mots' d' Arthur S., qui avait placé une phrase de Chamfort en exergue à son "Introduction" à ses Aphorismes sur la sagesse dans la vie : “Le bonheur n’est pas chose aisée, il est très difficile de le trouver en nous, et impossible de le trouver ailleurs.” On la retrouve également chez Leys (p. 20)

Les citations suivantes proviennent du chapitre VI, “De la différence des âges de la vie” de ces Aphorismes (PUF, “Quadrige/Grands textes”, Cantacuzène, J.-A. (trad), (1943) 2004) :

“Pendant l’enfance la vie se présente comme un décor de théâtre vu de loin ; pendant la vieillesse, comme le même, vu de près.” (157)

“On peut aussi (...) comparer la vie à une étoffe brodée dont chacun ne verrait, dans la première moitié de son existence, que l’endroit, et, dans la seconde, que l’envers ; ce dernier côté est moins beau, mais plus instructif, car il permet de reconnaître l’enchaînement des fils.” (160)

“Considérée du point de vue de la jeunesse, la vie est un avenir infiniment long ; de celui de la vieillesse, un passé très court.” (161)

Encore plus drôle sur la même page : “Dans l’âge avancé, chaque jour de la vie qui s’écoule produit en nous le sentiment qu’éprouve un condamné à chaque pas qui le rapproche de l’échafaud.” (161)

“La vie humaine, à proprement parler, ne peut être dite ni longue ni courte, au fond, elle est l’échelle avec laquelle nous mesurons toutes les autres longueurs du temps.” (172)

“La différence fondamentale entre la jeunesse et la vieillesse reste toujours celle-ci : que la première a la vie, la seconde la mort en perspective ; que, par conséquent, l’une possède un passé court avec un long avenir, et l’autre l’inverse. Sans doute, le vieillard n’a plus que la mort devant soi ; mais le jeune a la vie ; et il s’agit maintenant de savoir laquelle des deux perspectives offre le plus d’inconvénients, et si, à tout prendre, la vie n’est pas préférable à avoir derrière que devant soi.” (172)

Piquant, non ? On trouvera un lot de 33 citations du même auteur et du même acabit >> ici . Ne pas manquer de passer par l'accueil du site de Gilles G. Jobin, 'Au fil de mes lectures', qui contient actuellement 15 207 citations de plus de 495 auteurs !

vendredi 17 juin 2005

En attendant Leys

Il y a, me semble-t-il, au moins deux bonnes raisons de se réjouir et une de s'étonner en découvrant cette dépêche de l'AFP que je vous livre illico presto et in extenso :

Le Prix mondial de la Fondation Simone et Cino del Duca, doté de 250.000 €, a été remis mercredi à l'écrivain sinologue Simon Leys, pour l'ensemble de son oeuvre, lors d'une cérémonie solennelle sous la Coupole de l'Institut de France.
Hélène Carrère d'Encausse, secrétaire perpétuel de l'Académie française, a souligné dans son discours que le lauréat répondait "aux deux exigences du jury : que l'écrivain et l'oeuvre choisis soient porteurs d'un véritable message humaniste, que leurs très hautes qualités intellectuelles leur confèrent une réputation internationale incontestée".
Né le 28 septembre 1935 à Bruxelles, Simon Leys, de son vrai nom Pierre Ryckmans, se rend en Chine à l'âge de 20 ans, alors qu'il étudie l'histoire de l'Art à Louvain. Ce voyage sera déterminant dans sa vocation de sinologue.
Poursuivant ses études à Taïwan, Singapour et Hong Kong, il acquiert une maîtrise parfaite du chinois et de la culture chinoise.
Ses premiers travaux, rappelle l'académicienne, portent sur les aspects classiques de la Chine (
Propos sur la peinture du moine citrouille), mais il publie en 1971 un ouvrage iconoclaste et pourtant très savant, Les habits neufs du Président Mao.
"Il y dénonce avec un grand courage, car le livre paraît en pleine période de "maolâtrie" occidentale, la réalité de la révolution culturelle et plus largement du régime communiste chinois".
Simon Leys complète cette réflexion par
Ombres chinoises et Images brisées. Cette trilogie, traduite dans de très nombreuses langues, "représente le plus important effort de réflexion vraie sur la Chine contemporaine", selon Mme Carrère d'Encausse".
Savant sinologue, penseur, essayiste, il s'est aussi intéressé aux défauts et ridicules de Malraux, à Protée, dieu marin des Grecs, à Don Quichotte, à Victor Hugo et achève actuellement une oeuvre savante sur Confucius.


Or donc, disais-je, deux raisons de se réjouir. Les voici :

1. Simon Leys a reçu un prix fort bien doté. Tant mieux pour lui.

2. Simon Leys achèverait actuellement une oeuvre savante sur Confucius. Et là, c'est tant mieux pour nous !

Ailleurs, en conclusion d'une bio-bliographie de Simon Leys, on peut également lire qu'il "est en train d'achever un Confucius en anglais qui sera un développement de la traduction déjà publiée en français (Les Entretiens de Confucius, 1987, 1992). Selon l'auteur, cet ouvrage serait appelé à constituer un véritable manifeste d'humanisme pour notre temps."

Je souhaite seulement qu'il n'y ait pas confusion entre l'annonce d'un travail à paraître et la traduction anglaise des Entretiens en français, quant à elle déjà publiée (The Analects of Confucius, W. W. Norton & Company, 1997, 256 p.). Qui vivra verra.

La raison de s'étonner, triviale et suspecte, est la suivante.

Celui qui a si bien rendu la pensée de Confucius est né un 28 septembre, date retenue, ici ou là, pour être celle du jour de naissance du Saint Homme ! (cf. "Confucius BB")

Confusing, point n'est-il ?

vendredi 20 mai 2005

Sorcellerie péremptoire

Celui qui désire lire ce que Claude Roy (1915-1997) a écrit sur la Chine, en dehors de Sur la Chine (Gallimard, "Idée", n° 479), petit recueil d'articles rédigés entre 1953 et 1979, n'a qu'à s'en remettre au hasard des rencontres chez les bouquinistes. Avec un peu de chance, il pourrait tomber sur un superbe La Chine dans un miroir (La Guilde du livre, 1953), ses Clefs pour la Chine (1953) ou, ce qui ne m'est toujours pas arrivé, Le Voyage en Chine (1965), Histoires et légendes de la Chine mystérieuse (1969), voir le plus récent opus consacré à Su Dongpo (1037-1101), L'Ami qui venait de l'an mil (Gallimard, "L'un et l'autre", 1994).


Dans une note critique consacré à Sur la Chine, Simon Leys (La forêt en feu, 1983) écrivait ceci : "Alors que toute notre intelligentsia a versé des flots d'encre à propos de la Chine, il est significatif de noter que deux hommes seulement - Etiemble tout récemment (Quarante Ans de mon maoïsme, Gallimard, 1976) et maintenant Claude Roy - peuvent fièrement remettre aujourd'hui sous les yeux du public ce qu'ils écrivaient hier sur ce sujet", et il continuait " Quant aux autres, l'idée de réimprimer leurs essais chinois ne pourrait venir qu'à leurs ennemis - si cruelles que puisse être une telle initiative, il faudra quand même que quelqu'un se charge un jour de compiler ces tristes anthologies-là !". Le propos est toujours juste en cette année 2005, année qui voit justement la réédition du Des chinoises (1974) de Julia Kristeva (Pauvert, 2005).

Ayant eu le bonheur de tomber récemment sur un exemplaire des Clefs pour la Chine (44e édition, 1959) pour 5 € seulement (!), je tenais à faire partager mon plaisir face à certains passages particulièrement savoureux.

L'ouvrage date de 1953 (Gallimard, 353 pages). Claude Roy l'a publié à son retour d'un voyage dans le pays qu'il rêvait de visiter depuis qu'enfant, à douze ans, il avait lu Les tribulations d'un Chinois en Chine de Jules Verne. Il est dédié à "Kuo Mo-Jo [Guo Moruo (1892-1978)] de Chine et à Yves Farge [(1899-1953)] de France".

Les deux (premiers) extraits sont tirés su chapitre II : "Le quart des hommes vivants". Ils donneront une petite idée de l'humour piquant de ce texte qui était "animé par deux sentiments chalereux : l'amitié pour les Chinois, et l'espoir dans leur révolution", pour emprunter à nouveaux à Simon Leys.

II.2 : Les Français ont peut-être quelques raisons d'orgueil : mais sûrement pas celle qui consisterait à répéter allègrement : nous ne sommes que quarante millions. L'important, ce n'est pas le total qu'additionne le statisticien, mais la valeur de chacune des unités qu'il brasse. La Chine est un des pays où la densité d'habitants est la plus grande. Je sais désormais que c'est aussi un des pays où la qualité humaine est la plus dense. Le monde est sauvé par les meilleurs. Tant mieux s'ils sont des millions. Des milliards. Etre beaucoup, ce n'est pas un péché originel.

II.3 : La psychologie des peuples est une sorcellerie péremptoire. Elle procède comme les oracles : par affirmations sans clefs. Il est entendu que le Chinois (le Chinois) est un magot pansu, fataliste, indifférent aux supplices et à la mort, qui prolifère, se nourrit de riz, de thé et d'opium, hait les étrangers, vend ses enfants à bas prix, etc. Les voyageurs compulsent gravement le petit Dictionnaire des idées reçues sur la Chine, où ils vont puiser toute leur science. J'en reconstitue quelques articles sans effort : ACUPUNCTURE : Supplice chinois et médical : aiguilles qu'on enfonce dans le nez pour chatouiller la rate. BAMBOU : Arbre utilisé par les : I° peintres (voir ART) ; 2° bourreaux (voir SUPPLICES) ; 3° fabricants de paravents (voir ARTISANS). BRIGANDS (Tous les Chinois sont des -). COOLIES (Tous les Chinois sont des -). DETECTIVES (les Chinois qui ne sont ni brigands, ni coolies, ni mandarins sont détectives. Cf. Le Mystérieux Docteur Fu Man Chu). JAUNE (Le Péril -). KIDNAPPING, du Chinois KHI-DNHAH-PING : Sport national chinois. MANDARINS (les Chinois qui ne sont ni brigands, ni coolies, ni cuisiniers, ni blanchisseurs, ni détectives sont -). PAGODE : Habitation usuelle des Chinois. PALANQUIN (Les Chinois se déplacent en -). PIEDS (Les Chinois ont de petits -). REBELLES (Les Chinois qui ne sont ni brigands, ni coolies, ni cuisiniers, ni blanchisseurs, ni détectives, ni mandarins sont -) Voir PAVILLONS NOIRS, TAÏPING, ROUGES, etc.) VIE HUMAINE (Les Chinois sont indifférents à la -).
Il est sans doute plus prudent de poser comme définition première des Hans un signalement anthropométrique aussi précis et sec que possible : branche de la race mongole, brachycéphales, peau jaune, cheveux noirs, barbe peu développée, yeux noirs remontant obliquement vers les tempes, larges narines, visage rond, taille petite, un peu plus élevée dans le Nord, etc.

vendredi 4 février 2005

Bloc notes

Le déferlement de livres et d'articles sur, contre ou pour B.H.L. sur le net et dans la presse m'a amené à relire l'article que Simon Leys (Pierre Ryckmans) avait consacré aux Impressions d'Asie. Paru en février 1986 dans le n° 125 de Lire, il a été repris dans L'humeur, l'honneur, l'horreur (1991). On le retrouve également dans les Essais sur la Chine (Paris : Robert Laffont, coll. "Bouquins", 1998, p. 811-813).

C’est un vrai régal. En voici un extrait. Ce n'est peut-être pas le plus piquant mais il stigmatise bien ce goût de la mise en scène de soi qu'on reproche si souvent au philosophe :

Un critique a reproché à ce livre de contenir vingt-quatre portraits de l'auteur. (Pour ma part, j'en ai compté vingt-sept.) Et pourtant, tout bien réfléchi, là n'est pas le coeur du problème ; après tout, imagineriez-vous Tintin en Amérique sans Tintin ? Au fond, il n'y a pas de règles : comme le faisait Henry James, en littérature tout est permis ------- aussi longtemps que vous intéressez le lecteur. En principe, il ne devrait donc pas être impossible d'écrire un livre sur le thème "l'Extrême-Orient et Moi" ---- tout dépend de la nature et du calibre du "Moi" en question. En d'autres mots, pour emprunter le langage de l'auteur, on pourrait peut-être dire que le problème de ce dernier se situe dans l'ordre de l'Être. Pour que des Impressions d'Asie de M. Lévy puissent vraiment intéresser, au départ, il faudrait d'abord que M. Lévy fût. Et sitôt qu'il aura remédié à cette carence ontologique, il nous captivera, même avec des Impressions de Pontoise.

Les hasards de la recherche sur internet m'ont fait tomber sur le relevé des propos échangés sur un forum (Nouvel Observateur, 5/5/2004) entre B.H.L. et des internautes.
Voici, in extenso, les réponses faites à un internaute qui se souvient de Simon Leys :

question > Bonjour Bernard-Henri. Je tenais à vous dire que j'admirais déjà votre intelligence et votre courage (intellectuel comme physique - cf. votre présence dans certaines régions en guerre), ainsi que votre capacité à encaisser les coups (attaques -souvent convenues- en tous genres, p. ex.) Vous êtes fait en béton armé, ma parole! Ma question : souffrez-vous de ces attaques? Vous arrive-t-il, encore aujourd'hui, de mal dormir à cause d’attaques que vous estimez basses ou scandaleuses (émanant souvent -ai-je remarqué- de gens qui, par le passé, se sont trompés politiquement... et qui vous en veulent sans doute de vous être rarement trompé)? Merci !

BHL > Merci. Mais rassurez-vous. Les attaques de ce genre ne m'atteignent, en effet, pas. Et puis... je dors peu mais bien.

question
> Tant que j'y suis, une autre question : comment expliquez-vous qu'un type comme Philippe Sollers, qui s'est pitoyablement ramassé niveau politique, continue à faire le malin à la télé, se hasardant même à continuer à parler politique, sans aucun scrupule, sans aucun complexe, sans un mot d'excuse pour les gens qui ont souffet des idéologies qu'il a courageusement soutenues à des dizaines de milliers de km des lieux où elles étaient mises en pratique ? Il n'était certes pas le seul à être mao dans les années 70, il faut sans doute se replacer dans le contexte de l'époque, mais ma question est la suivante : comment expliquez-vous que Sollers continue à palabrer, alors qu'un gars comme Simon Leys qui, lui, au moins parlait chinois, qui comprenait donc la presse officielle maoïste, et qui était en mesure de lever les impostures du régime maoïste, se faisant donc (!!) insulter copieusement par Sollers... comment expliquez-vous que le dit Simon Leys soit si peu admiré aujourd'hui pour sa lucidité d'alors, et soit presque oublié (politiquement, j’entends) ? Bref : comment expliquez-vous que celui qui s'est planté soit partout, et celui qui a eu raison nulle part ? Merci.
(PS - je n'ai rien de personnel contre Philippe Sollers, qui est assurément un grand écrivain ;-))

BHL > Voilà, oui. Très grand écrivain. Et quant à la Chine, retournez aux textes: vous verrez que les choses sont plus compliquées que vous ne semblez le croire. Je m'en explique, notamment, dans un chapitre de mon recueil de bloc-notes.

Tombe enfin la conclusion de B.H.L. en personne :

> A tous: au revoir; merci pour cette conversation qui, si peu philosophique fût-elle, n'en était pas moins passionnante. J'ai essayé de répondre au maximum d'entre vous. Mais vous étiez trop nombreux. 271 messages: il paraît que c'est un record ! Pardon à ceux pour lesquels le temps a manqué. Un dernier mot. Je n'ai pas de site personnel et, encore moins, officiel (quelle horreur!!!). Il y a, en revanche, un site créé, en français, par une universitaire américaine qui contient beaucoup d'informations, de documents, d'articles anciens, etc. Ce professeur s'appelle Lilian Lazar. Je pense qu'on trouve les coordonnées du site en tapant mon nom sur Google. A bientôt.

La curiosité m'y a poussé. Rien sur le "recueil de bloc-notes" invoqué plus haut.
Si quelqu'un dispose d'un exemplaire de l'ouvrage en question, je suis preneur d'une copie du chapitre ad hoc.

Correspondances

22 ans après le long article qu'il avait consacré au Père Huc, "Les tribulations d’un Gascon en Chine", Simon Leys livre sa lecture des quelque 1500 lettres de la Correspondance de Victor Segalen (Fayard, 2004, 3 volumes : 2850 p.) en signant pour le Figaro littéraire un long compte rendu intitulé "Victor Segalen, les tribulations d’un poète en Chine", fév. 2005) qui est actuellement disponible en ligne.

La lecture est, rien de surprenant avec Simon leys, d'une grande pertinence, sans concession et magnifiquement virtuose. Grâce à cette évaluation méticuleuse, j'ai finalement compris ce qui m'a toujours gêné, déplu, irrité dans l'oeuvre de Segalen, mis à part le "miraculeux accident" de René Leys.

Voici un court passage du compte rendu :

Quant aux gens, "le caractère chinois ne m'est pas sympathique... Je n'éprouve pour lui ni admiration ni sentiment de grandeur ou de force. Toutes ses manifestations autour de moi sont frappées d'infantilisme ou de sénilité. Ils pleurent comme des petites filles, se battent comme des roquets, grimacent comme des clowns et sont irrémissiblement un peuple de laids".

Alors, qu'était-il donc allé faire là-bas ? "Au fond ce n'est pas la Chine que je suis venu chercher ici, mais une vision de la Chine. Celle-là, je la tiens, et j'y mords à pleines dents." Phrase clé, et qui explique un mystère : ce profond poète a entièrement ignoré la sublime poésie chinoise ; ce fin connaisseur de peinture semble n'avoir pas vu une seule peinture chinoise (dans toute sa correspondance, il ne fait qu'une fois mention de cet art incomparable, mais en termes abstraits, et en l'accompagnant d'une sottise : "Je travaille la peinture chinoise. Ancienne bien entendu. L'actuelle n'existe pas").

Plus ahurissant encore, ce passionné de musique ignore jusqu'à l'existence même d'une musique classique chinoise la musique des lettrés, musique de l'âme et du silence, jouée sur la cithare à sept cordes,
guqin. Et il ose se plaindre qu'il vit dans "un pays sans musicalité" qui ne connaît que le bruit ! Il n'a jamais cherché à rencontrer des maîtres chinois qui eussent pu l'initier aux disciplines variées de leur culture, il ne fréquente ni lettrés ni artistes, il semble n'avoir jamais eu une seule conversation intelligente avec un seul intellectuel chinois.

Aussi, ce n'est pas la Chine qui est finie, "close, sucée" cette Chine, en fait, il n'y avait même pas mordu mais seulement sa "vision". Et cette vision, quelle était-elle ? Il l'a consignée dans ce qu'il concevait comme son grand oeuvre,
Le Fils du Ciel. Hélas, ce Fils du Ciel est à l'Empereur de Chine, à peu près ce que Le Mikado de Gilbert et Sullivan est à l'Empereur du Japon avec cette seule différence que le premier n'est guère amusant.