jeudi 6 octobre 2005

Hot Confucius Institute

ou INFO & INTOX à propos des Instituts Confucius (IC).

• l''info', c'est que, comme on peut le lire dans un article du Monde.fr (édition papier du 5/10/2005) signé Catherine Rollot, "le premier Institut Confucius en France s'installe à l'université de Poitiers" et qu'il a été inauguré, lundi 3 octobre, à la faculté des lettres et langues :

Comme tous les instituts qui portent le nom du penseur chinois (551-479 av. J.-C.), actuellement une trentaine dans le monde, celui de Poitiers aura pour mission de faire mieux connaître à l'étranger la langue et la culture chinoises. Habilité par le ministère chinois de l'éducation, l'Institut Confucius est né d'un partenariat entre l'université française et l'université de Nanchang (province du Jiangxi, dans le sud de la Chine), auquel s'est jointe une entreprise de télécommunication chinoise, ZTE, basée à Shenzhen. Dès janvier 2006, le centre proposera des cours de chinois, du niveau "débutants" au niveau "confirmés", mais aussi des modules de civilisation asiatique ainsi que la préparation au test de langue HSK (Hanyu Shuiping Kaoshi), l'équivalent du TOEFL (Test of English as a Foreign Language) pour la langue chinoise.

La même 'info' est diffusée par le
People Daily via China.org ainsi que par le site de l'Université de Poitiers ; rien de réfutable, donc, dans cette présentation, sinon peut-être le nombre - “une trentaine” -, d’Instituts Confucius déjà créés de par le monde.

l''intox', c'est ce qu'on peut lire à la fin du même article du Monde, à savoir que "deux centres, l'un à Aix- Marseille et l'autre dans le cadre de l'université Paris-VII, pourraient ouvrir dans les prochains mois".

Je ne sais pas ce qu'il en est pour Paris VII, mais il me semble que du côté d'Aix, au moins, on soit encore fort loin de voir arriver le moment de sabrer le champagne à la santé du grand homme, devenu, par la volonté chinoise, étendard de la culture d'un pays, comme Gœthe pour les Allemands.

Si jamais un
Kongzi xueyuan 孔子学院 devait finalement voir le jour à Aix-en-Provence, ce ne serait sûrement pas dans les “prochains mois”. Car, si l'on en croit une vieille 'info' (11/3/2005) du même service autorisé chinois, lequel rappelle que le premier IC a ouvert ses portes à Séoul en novembre 2004, et que le premier IC européen existe à Stockholm depuis février 2005, on n'ouvre pas un IC en claquant des doigts.

Pour preuve le cas poitevin. Son ouverture était initialement prévue pour juin 2005 et l'Université de Poitiers devait débourser 1,5 million d'euros pour "construire une base d'éducation" !

Vraisemblablement l'université française n'a pas plus tenu les délais, que rempli ses engagements financiers. Le Service communication de l'Université a trouvé une formule très adaptée à la situation : l'IC est en cours d’installation dans la Faculté des Lettres et Langues de l’Université de Poitiers mais un bâtiment spécifique pourrait lui être dédié à terme afin de mieux répondre aux besoins des utilisateurs. Donc affaire à suivre, autant là-bas, qu’ici.

Pour les curieux, la mission des
Instituts Confucius est bien clairement définie (en français) sur le site du NOCFL, comprendre (China) National Office for Teaching Chinese as a Foreign Language. (La même chose existe aussi en chinois et en anglais). Notez au passage l'animation du bandeau sur lequel on peut lire la devise 向世界推广汉语 , 进世界各国对中国的了解 ! Un bien beau programme.

mardi 4 octobre 2005

Happy Birthday M. Ricci

Voici 453 ans, le 6 octobre, naissait Mathieu Ricci ou si l'on veut Matteo Ricci (1552-1610), missionnaire italien, membre de la Compagnie de Jésus, mort à Pékin le 11 mai 1610.

Selon Lionel M. Jensen (Manufacturing Confucianism: Chinese Traditions and Universal Civilization. Durham : Duke University Press, 1997. xix, 444 pp.), c’est bien lui qui aurait forgé à partir du chinois Kongfuzi 孔夫子, la latinisation "Confucius" maintenant incontournable pour parler du sage Chinois. Jensen n’est certes pas le seul, ni du reste le premier à défendre cet avis. On retrouve cette affirmation un peu partout et également dans la notice de Wikipedia qui offre en prime le nom chinois sous lequel le vénérable jésuite s’est fait connaître, soit Li Madou 利馬竇.

Il n’empêche que l’Histoire de l’expédition chrétienne au royaume de la Chine (1582-1610) (Desclée de Brouwer/Bellarmin, 1978, 742 pp.) traduction française de la traduction latine (“souvent infidèle”, dixit Jacques Gernet, 1973) par le Père Jésuite belge Nicolas Trigault (1577-1628) de la version originale en italien de Ricci, utilise une autre transcription, savoir Confutius. En voici deux courts extraits :

De la variété des sciences plus nobles, ils n'ont quasi connaissance que de la seule philosophie morale. Car ils ont plutôt obscurci la nature de diverses erreurs qu'ils ne l'ont éclaircie. Or, d'autant qu'ils n'ont rien appris de la dialectique, ils traitent ces préceptes éthiques ou moraux sans aucun ordre de doctrine, mais la plupart avec sentences et ratiocinations confuses, autant qu'ils peuvent être guidés de la lumière infuse de nature. Le plus grand philosophe de tous les Chinois s'appelle Confutius, que je trouve être venu en ce monde cinq cents cinquante et un ans devant l'avènement de notre Sauveur Jésus Christ en terre et avoir vécu plus de septante ans. De telle sorte qu’il excitait un chacun à l’étude de la vertu non moins par l’exemple que par écrits et conférences, par laquelle façon de vivre il a acquis telle réputation entre les Chinois qu’on croit qu’il a surpassé en sainteté de vie tous les mortels autant qu’il en a eu d’excellents en vertu, en quelque lieu du monde que ce soit. Et certes, si on a égard aux paroles et actions qu’on lit de lui, nous confesserons qu’il cède à peu de philosophes ethniques [païens] et qu’aussi il en devance beaucoup. Pour cette cause, l’estime qu’on fait de ce personnage est si grande qu’aujourd’hui même les hommes de lettres chinois ne révoquent en doute chose aucune qu’il a dite, mais ils le croient tous également comme leur commun maître ; et non seulement les hommes lettrés, mais aussi les rois mêmes après tant de siècles passés le révèrent : mais toutefois à la façon des mortels et non comme ils adorent quelque déité. Et font paraître qu’ils ne sont pas ingrats, montrant combien il lui sont redevables pour la doctrine qu’il leur a enseignée. Car depuis tant de temps sa postérité est fort honorée de tous. Et les rois ont donné au chef de la famille par droit héréditaire un titre d’honneur non petit qui est suivi de très grands revenus, immunités et privilèges. (Chap. V., p. 94-95)

La secte des lettrés est (...) très ancienne en ce royaume. Cette-ci gouverne la république, a plusieurs livres et est estimée par-dessus toutes les autres. Les Chinois ne font pas choix de la loi de cette secte, ainsi ils la reçoivent ensemble avec l’étude des lettres et n’y a aucun de ceux qui étudient ou qui acquièrent des honneurs littéraires qui ne fasse profession d’icelle. Ils reconnaissent Confutius, duquel j’ai parlé ci-dessus, pour auteur et prince des philosophes. (p. 162)

La confusion est totale lorqu’on trouve dans les citations de l’original en italien, non pas Confucius, ni même Confutius, mais soit Confucio, soit Confuzio !
La solution réside sans doute dans la consultation Della Entrata Compagnia di Giesù e Christianà nella Cina (Introduction de la Compagnie de Jésus et du christianisme en Chine) qui a été rééditée en 2000 par Quodlibet, à Macerata lieu de naissance de Ricci)

samedi 1 octobre 2005

With a BIG help from my friends

J'ai sans doute tort de me réjouir des progrès accomplis dans le travail car je suis encore empêtré dans le bourbier Lin Yutang et ne suis pas prêt d'en sortir. Pouah ! Mais tout de même, les fardeaux qui pesaient sur mes épaules toutes ces dernières semaines, se sont considérablement allégés :

exit la révision des épreuves des notices pour le cinquième volume de l'Inventaire analytique et critique du conte chinois en langue vulgaire en préparation depuis ... au moins ... 15 ans ! Pour ceux que cela passionnerait le volume est consacré aux collections de contes suivantes :

Xin shi yan 型世言, Xihu jiahua 西湖佳話, Doupeng xianhua 豆棚閒話 , Wushengxi 無聲戲 et Yunxian xiao 雲仙笑.

Comptez sur moi pour signaler, le moment venu, la publication de cet ouvrage attendu depuis si longtemps. Sait-on jamais !

exit aussi les notices pour l'Encyclopedia of Erotic Literature à paraître chez Routledge. J'ai livré, ça y est, ouf !, la veille du jour présenté comme étant le dernier des derniers délais ! Les notices pour Bi Yu Lou 碧玉樓 , Yaohu yanshi 妖狐艷史 et surtout l'article sur Li Yu 李魚 et son Rou putuan 肉蒲團 sont allés rejoindre celle du Dengcao heshang zhuan 燈草和尚傳 qui avait pris les devants avec seulement deux mois de retard. Pour mémoire, l'article sur Li Yu (3300 mots) aurait dû être envoyé début mai, les autres (de 1000 mots chacun), un mois plus tard ! Bon, donc aucune raison de fanfaronner d'autant que si j'ai pu remplir mon contrat, c'est grâce à l'assistance de bons amis qui m'ont aidé à faire passer ma prose en anglais et que je tiens à remercier chaleureusement.
Or donc, merci à François V. qui a planché sur deux rubriques, Lee Mack, citoyen américain que je n'ai pas le plaisir de connaître mais qui a gentiment accepté de fignoler le Moine Mêche de Lampe, et, last but not least, Victor T., 'The Great', qui n'a pas ménagé sa peine et a fait des prouesses depuis un Hong Kong caniculaire et trépidant. Merci et bravo.
Finalement, il aura fallu, en tout et pour tout, huit mois et demi pour boucler le dossier !

Et comme un bonheur n'arrive jamais seul, les concepteurs de BlogWave Studio ont refait surface, après une longue absence causée par des 'internal issues' (sic), avec la promesse de la sortie de leur 'next product' pour janvier 2006, nouveauté que les détenteurs de licence se verront offrir gracieusement. Qui vivra verra.

jeudi 22 septembre 2005

Confusedius


Voici une liste des transcriptions qu'ont reçu, d'une part, 孔子, maintenant transcrit Kongzi selon les règles du pinyin :

Coum-Tse
K'ong-tse
K'ong-tseu
K'ong-tzeu
Krong Tse

K'ung-Tse

et, d'autre part, 孔夫子 , dont le pinyin est Kongfuzi :

Cong-fou-tsé
Confucio
Confucius
Confusio
Confusius
Confutio
Confutius
Confutzée
Confuzio
Confuzo
Cumfuceio
Khoung-Fou-Tseu
Khoûng-tseu
Khoung Tzen
Konfuceo
Konfucijus
Konfusius
Konfutius
Konfutzii
Konfuzius
K'ong Fou tsé
K'ong-Fou-tse
K'ong fou-tse
K'ong fou-tseu
K'ong-fu-tseu
Kongfuzi
Kong fuzi
Krong Fu Tse
Kungfutse
K'ung Futse
K'ung Fu Tsu
K'ung Futzu
Konghucu

Le jeu consiste à retrouver la langue et/ou le (ou les) ouvrage(s) qui font usage de ces 6 + 33 différentes transcriptions. Il n'y a rien à gagner cette fois et, en plus, la liste risque de s'allonger (et oui, c'est déjà le cas grâce à Lin Yutang et à son traducteur). Un grand merci à celles et ceux qui ont déjà contribué à l'établir.

lundi 19 septembre 2005

Visages du Maître

26+3 portraits anciens et modernes de Kongzi et ... un intrus (à vous de trouver lequel : je sais, c'est dur). Mode d'emploi : cliquer sur la première image, ajuster la page, puis faire défiler les autres en cliquant sur 'next'.


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jeudi 15 septembre 2005

Banc d'essai


Journée notable à plus d'un titre. En fait, au moins deux :

1. J'ai fini mon travail pour l'IAEU, ce qui ne veut pas dire que je me sens beaucoup plus léger car au moins deux échéances m'attendent dans la foulée .....

2. J'ai reçu aujourd'hui en avant-première la couverture de Galantes chroniques de Renardes Enjôleuses (traduction du Yaohu yanshi 妖狐艷史) qui va sortir bientôt aux Editions Philippe Picquier dans la collection "Le Pavillon des Corps Curieux" dirigée par Jacques Cotin.

Ma première réaction est la déception, car a. l'illustration que j'avais suggérée, il y a maintenant juste un an quand je rendais le manuscrit, n'a pas été retenue et b. celle qui a été choisie ne me plait pas vraiment !

Certes, il n'y a pas de quoi fouetter une renarde, mais pourquoi ne pas vous demander de juger sur pièce ?
Si vous voulez donner votre avis, voici comment vous y prendre : cliquer sur l'illustration à gauche pour la voir apparaître en plus grand, regarder attentivement ; la couverture retenue est à gauche, mon projet (avec un titre provisoire qui n'a pas résisté), à droite ; puis localisez, la commande 'Commentaire', juste au-dessous, là c'est ça, à gauche : un petit clic dessus et vous pouvez voter.

IAEU

IAEU est l'abréviation de Instituto de Altos Estudios Universitarios de Barcelona. C'est pour cet institut qui, si je comprends bien, collabore sur ce programme avec l'Universitad de Alcalà de Henares, Madrid, que j'ai passé l'été à rédiger les cours sur la littérature chinoise qui seront proposés via internet à leurs étudiants de Master Culture et société chinoises. Preuve de la grande efficacité de l'équipe qui le conduit, le site est déjà opérationnel avec une page d'accueil (reproduite ci-contre) d'une grande clarté et à travers laquelle un non-hispanisant peut s'orienter facilement.
On peut déjà y lire ce qui semble bien être la présentation du "Curso Literatura y Cine en China" rédigée pour l'occasion. Vraisemblablement, ils ont trouvé quelqu'un pour la période 1949-2005 que j'étais incapable et peu désireux de traiter.
Le programme complet déborde largement du cadre purement littéraire et offre des cours sur l'organisation juridique, politique et économique de la RPC et de Taiwan, l'histoire des arts, la philosophie et les religions, ainsi qu'un cours sur la société chinoise. Le tout est prévu pour l'année 2006. En effet, il faut traduire les textes des intervenants étrangers.
Un dernier mot sur ce sujet pour signaler à ceux que cela pourraient intéresser que l'équipe espagnole a toujours fait preuve d'un grand professionalisme et d'une rare chaleur humaine sensible même à travers les courriels échangés avec une grande régularité depuis la fin janvier 2005. Chapeau !

Tout aussi intéressant est le projet baptisé e-Textos qui désigne des "university e-Texts of AEU Programs where participates, among other institutions, the University of Alcala de Henares-Madrid, the University of Barcelona and the University of Leon. It's an Internet public access resource that publishes articles and conferences written exclusively by researchers and university professors. The main objective of this publication on line is to contribute to the difusion of knowledge generated in a university context."
Chacun des intervenants est libre de proposer des textes, inédits ou non, qui seront traduits en espagnol et mis en ligne à partir du portail dont la page d'accueil est reproduite ci-contre. Ayant déjà participé à la rédaction des cours sur la littérature chinoise ancienne, j'ai l'honneur d'avoir été sollicité. Que proposer ?

mercredi 14 septembre 2005

Fumer du feu

Ceux qui ont récemment visité le site de l'Université de Provence ont sans doute noté qu'elle lançait sa campagne "Une université sans tabac !" C'est ainsi qu'on peut y lire cette profession de foi : "L'Université de Provence sera désormais sans tabac à partir de la rentrée 2005. Une commission rassemblant des fumeurs et des non-fumeurs est chargée d'accompagner cette mesure." Ouf ! on va pouvoir respirer dans les couloirs.

La page consacrée à cette action fournit des adresses et des liens utiles pour aider les plus réticents à abandonner le tabac. N'étant pas doué pour les slogans - le seul que j'ai trouvé est sans doute assez mauvais ; je vous le livre tel quel : "Fumer tue, le tabac pue"), je vais m'associer à l'entreprise avec une autre arme.

Cette botte secrète qui devrait faire mouche - au moins sur les admirateurs du grand Honoré -, m'a été fournie par la Bibliothèque de Lisieux, rubrique "curiosa". On y trouve effectivement un texte d'Honoré de Balzac (1799-1850) intitulé Traité des excitants modernes (1838), lequel figure en appendice d'une édition de la Physiologie du goût de Jean-Anthelme Brillat-Savarin (1755-1826) (Charpentier, 1838). Un coup d'oeil à cette édition permet de lire (p. 445-449) , le "préambule, très personnel, et entaché de la pestilentielle maladie connue sous le nom de l'ANNONCE" dans lequel Balzac donne des explications sur "cet appendice, audacieusement placé en matière de dessert, après un livre aimé". C'est ainsi qu'il nous apprend que son Traité des excitants modernes est un extrait de Pathologie de la vie à paraître, "oeuvre où fourmillent des théories et des traités sur toutes les vanités sociales qui nous affligent ou nous rendent heureux."

Le texte en question est, bien entendu, un régal et n'a pas besoin de commentaire : il faut le lire ab-so-lu-ment que l'on soit ou non fumeur. J'en cite juste le début, puis un fragment du passage sur le tabac. Mais ne manquez pas le reste et la suite :

LA QUESTION POSEE

L'absorption de cinq substances, découvertes depuis environ deux siècles et introduites dans l'économie humaine, a pris depuis quelques années des développements si excessifs, que les sociétés modernes peuvent s'en trouver modifiées d'une manière inappréciable.
Ces cinq substances sont :
1° L'eau-de-vie ou alcool, base de toutes les liqueurs, dont l'apparition date des dernières années du règne de Louis XIV, et qui furent inventées pour réchauffer les glaces de sa vieillesse.
2° Le sucre. Cette substance n'a envahi l'alimentation populaire que récemment, alors que l'industrie française a su la fabriquer en grandes quantités et la remettre à son ancien prix, lequel diminuera certes encore, malgré le fisc, qui la guette pour l'imposer.
3° Le thé, connu depuis une cinquantaine d'années.
4° Le café. Quoique anciennement découvert par les Arabes, l'Europe ne fit un grand usage de cet excitant que vers le milieu du dix-huitième siècle.
5° Le tabac, dont l'usage par la combustion n'est devenu général et excessif que depuis la paix en France.

Examinons d'abord la question, en nous plaçant au point de vue le plus élevé.
Une portion quelconque de la force humaine est appliquée à la satisfaction d'un besoin ; il en résulte cette sensation, variable selon les tempéraments et selon les climats, que nous appelons
plaisirs. Nos organes sont les ministres de nos plaisirs. Presque tous ont une destination double : ils appréhendent des substances, nous les incorporent, puis les restituent, en tout ou en partie, sous une forme quelconque, au réservoir commun, la terre, ou à l'atmosphère, l'arsenal dans lequel toutes les créatures puisent leur force néocréative. Ce peu de mots comprend la chimie de la vie humaine.
Les savants ne morderont point sur cette formule. Vous ne trouverez pas un sens, et par sens il faut entendre tout son appareil, qui n'obéisse à cette charte, en quelque région qu'il fasse ses évolutions. Tout excès se base sur un plaisir que l'homme veut répéter au delà des lois ordinaires promulguées par la nature. Moins la force humaine est occupée, plus elle tend à l'excès ; la pensée l'y porte irrésistiblement.

DU TABAC

Je n'ai pas gardé sans raison le tabac pour le dernier ; d'abord cet excès est le dernier venu, puis il triomphe de tous les autres.
La nature a mis des bornes à nos plaisirs. Dieu me garde de taxer ici les vertus militantes de l'amour, et d'effaroucher d'honorables susceptibilités ; mais il est extrêmement avéré qu'Hercule doit sa célébrité à son douzième travail, généralement regardé comme fabuleux, aujourd'hui que les femmes sont beaucoup plus tourmentées par les fumées des cigares que par le feu de l'amour. Pour le sucre, le dégoût arrive promptement chez tous les êtres, même chez les enfants. Quant aux liqueurs fortes, l'abus donne à peine deux ans d'existence ; celui du café procure des maladies qui ne permettent pas d'en continuer l'usage. Au contraire, l'homme croit pouvoir fumer indéfiniment. Erreur. Broussais, qui fumait beaucoup, était taillé en hercule ; il devait, sans excès de travail et de cigares, dépasser la centaine : il est mort dernièrement à la fleur de l'âge, relativement à sa construction cyclopéenne. Enfin un dandy tabacolâtre a eu le gosier gangréné, et, comme l'ablation a paru justement impossible, il est mort.
Il est inouï que Brillat-Savarin, en prenant pour titre de son ouvrage
Physiologie du Goût, et après avoir si bien démontré le rôle que jouent dans ses jouissances les fosses nasales et palatales, ait oublié le chapitre du tabac.
Le tabac se consomme aujourd'hui par la bouche après avoir été longtemps pris par le nez : il affecte les doubles organes merveilleusement constatés chez nous par Brillat-Savarin : le palais, ses adhérences, et les fosses nasales. Au temps où l'illustre professeur composa son livre, le tabac n'avait pas, à la vérité, envahi la société française dans toutes ses parties comme aujourd'hui. Depuis un siècle, il se prenait plus en poudre qu'en fumée, et maintenant le cigare infecte l'état social. On ne s'était jamais douté des jouissances que devait procurer l'état de cheminée.

Le tabac fumé cause en prime abord des vertiges sensibles ; il amène chez la plupart des néophytes une salivation excessive, et souvent des nausées qui produisent des vomissements. Malgré ces avis de la nature irritée, le tabacolâtre persiste, il s'habitue. Cet apprentissage dure quelquefois plusieurs mois. Le fumeur finit par vaincre à la façon de Mithridate, et il entre dans un paradis. De quel autre nom appeler les effets du tabac fumé ? Entre le pain et du tabac à fumer, le pauvre n'hésite point ; le jeune homme sans le sou qui use ses bottes sur l'asphalte des boulevards, et dont la maîtresse travaille nuit et jour, imite le pauvre ; le bandit de Corse que vous trouvez dans les rochers inaccessibles ou sur une plage que son oeil peut surveiller, vous offre de tuer votre ennemi pour une livre de tabac. Les hommes d'une immense portée avouent que les cigares les consolent des plus grandes adversités. Entre une femme adorée et le cigare, un dandy n'hésiterait pas plus à la quitter que le forçat à rester au bagne s'il devait y avoir du tabac à discrétion ! Quel pouvoir a donc ce plaisir que le roi des rois aurait payé de la moitié de son empire, et qui surtout est le plaisir des malheureux ? Ce plaisir, je le niais, et l'on me devait cet axiome : fumer un cigare, c'est fumer du feu.

Ci-contre le daguerréotype d'Honoré de Balzac réalisé en 1842 par Louis-Auguste Bisson.