mardi 3 mai 2005

La manière de bien traduire

Voici un petit aperçu de la prose brillante d'Estienne DOLET (1509-1546) auteur de La manière de bien traduire d'une langue à l'autre. (Lyon : E. Dolet, 1540) Je ne reproduis ici qu'un extrait de ce texte pourtant très court en français modernisé par mes soins d'après le fac-similé disponible sur le serveur de la BNF. Deux versions numérisées sont disponibles sur un site personnel (non identifié) hébergé par la Tokyo University of Foreign Studies : l'une qualifiée d'"originale", l'autre en "Orthographe modernisée".

[La] matière de l'auteur qu'il traduit ; car par cette intelligence, il ne sera jamais obscur en sa traduction : et si l'auteur lequel il traduit est aucunement scabreux, il le pourra rendre facile et du tout intelligible.
La seconde chose qui est requise en traduction, c'est que le traducteur ait parfaite connaissance de la langue de l'auteur qu'il traduit et soit pareillement excellent en la langue en laquelle il se met à traduire. Par ainsi il ne violera, et n'amoindrira la majesté de l'une et l'autre langue.
Le tiers point est qu'en traduisant, il ne se faut pas asservir jusqu'à là que l'on rende mot pour mot. Et si aucun le fait, cela lui procède de pauvreté et défaut d'esprit.
La quatrième règle [veut que l'on se] contente du commun, sans innover aucunes dictions follement, et par curiosité repréhensible . Pour cela n'entends pas que je dise que traducteur s'abstienne totalement de mots qui sont hors de l'usage commun, mais cela se doit faire à l'extrême nécessité.
Venons maintenant à la cinquième règle que doit observer un bon traducteur. Laquelle est de si grande vertu, que sans elle toute composition est lourde et mal plaisante. Mais qu'est ce qu'elle contient ? Rien autre chose que l'observation des nombres oratoires : c'est asseoir une liaison et assemblement des dictions avec telle douceur, que non seulement l'âme s'en contente, mais aussi les oreilles en sont toutes ravies, et ne se fachent jamais d'une telle harmonie de langage.

lundi 2 mai 2005

Le Coum-tse du Père Lecomte

Dans la série "Le Confucius de ..." ou "A chacun son Confucius selon la nécessité du moment". Ici, se trouver des appuis pour financer de nouvelles missions en Chine. Le rédacteur de cette présentation est le Père Louis Le Comte (1655-1728), auteur des Nouveaux mémoires sur l'état présent de la Chine qu'on peut lire comme ici dans la version de l'édition de 1696 (Paris, J. Anisson) ou dans la réédition moderne parue sous le titre d'Un Jésuite en Chine. Nouveaux mémoires sur l'état présent de la Chine. 1687-1692 (Paris : Phébus, 1990). Le petit "essai" sur Confucius, dont voici un extrait, figure dans la Lettre septième à Monseigneur l'Archevêque Duc de Reims, Premier Pair de France, intitulée "De la langue, des caractères, des livres, de la morale des Chinois" (respectivement pages 404-439 et 245-261).

Ce ne seroit pas, monseigneur,vous donner une connoissance assez étenduë de la litterature chinoise, si je ne vous parlois plus particulierementde Confucius qui en fait le principal ornement.
C'est la source la plus pure de leur doctrine, c'est leur philosophe, leur legislateur, leur oracle ; et quoiqu'il n'ait jamais esté roy, on peut dire neanmoins qu'il a gouverné durant sa vie une grande partie de la Chine, et qu'il a eu depuis sa mort plus de part qu'aucun autre dans l'administration de l'etat, par les maximes qu' il y a répanduës et par les beaux exemples qu'il y a donnez : de sorte que c'est encore le modelle de tous les gens de bien. Sa vie a esté écrite par plusieurs personnes : j'en rapporteray icy ce qu'on en dit ordinairement.
Confucius, que les chinois nomment Coum-Tse, nâquit dans la province de Chanton, la trente-septiéme année du regne de l'empereur Kim, quatre cens quatre-vingt-trois ans avant la venuë de
nostre seigneur.
La mort de son pere, qui préceda sa naissance, luy fit donner le nom de Tcesse, qui veut dire enfant de douleur. Il tiroit son origine de Ti-Y, vingt-septiéme empereur de la seconde race. Quelque illustre que fust cette famille par une longue suite de rois, elle le devint beaucoup plus par la vie de ce grand homme : il effaça tous ses ancestres, mais il donna à sa posterité un éclat qui dure encore, aprés plus de deux mille ans. La Chine ne reconnoist de veritable noblesse que dans cette famille également respectée des souverains, qui y ont puisé comme dans leur source les loix du parfait gouvernement, et aimée de tous les peuples, au bonheur desquels elle a si utilement travaillé.
Confucius ne passa point par les degrez ordinaires de l'enfance : il parut raisonnable beaucoup plûtost que les autres hommes ; car il n'aimoit rien de ce qui occupe les enfans. Les jeux, la promenade, les amusemens propres de son âge ne le touchoient presque point. Il avoit un air grave et serieux qui luy attiroit du respect, et qui fut déslors un présage de ce qu'il devoit estre un jour : mais ce qui le distingua le plus fut une pieté tendre et reglée. Il honoroit ses parens, il tâchoit en tout d'imiter son ayeul qui vivoit pour lors à la Chine en odeur de sainteté ; et on remarqua que jamais il ne mangeoit rien qu'aprés s'estre prosterné par terre, et l'avoir offert au souverain maistre du ciel.
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Quand Confucius fut dans un âge plus avancé, il fit un recueil des plus belles maximes des anciens, qu'il tâcha de suivre et d'inspirer à tous les peuples.
Chaque province estoit alors un royaume distingué, qu'un prince, quoique dépendant de l'empereur, ne laissoit pas de gouverner par des loix particulieres. Il levoit les tailles, il disposoit
de toutes les charges, il declaroit la guerre, ou faisoit la paix comme il jugeoit. Ces petits rois avoient souvent entr'eux des differens, l'empereur luy-mesme les craignoit, et n'avoit pas toûjours assez d'authorité pour s'en faire obeïr. Confucius persuadé que jamais les peuples ne seroient heureux, ce qu'il se proposoit neanmoins comme la fin du bon gouvernement, tandis que l'interest, l'ambition, la fausse politique regneroient dans toutes ces petites cours, resolut de prescher par tout une morale severe, d'inspirer le mépris des richesses et des plaisirs ; une estime infinie de la justice, de la temperance et des autres vertus ; une grandeur d'ame à l'épreuve des respects humains, une sincerité incapable du moindre déguisement, mesme à l'égard des plus grands princes ; enfin un genre de vie qui combatît toutes les passions, et qui cultivât uniquement la raison et la vertu.
Ce qui est admirable, c'est qu' il prêchoit plus par ses exemples que par ses paroles ; aussi fit-il par-tout des fruits tres-considerables. Les rois se gouvernoient par ses conseils, les peuples le réveroient comme un saint ; tout le monde le loüoit ; et ceux mesme qui ne suivoient pas ses exemples, ne laissoient pas de les admirer : mais il avoit quelquefois une severité qui éloignoit de luy jusqu' à ses amis.
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Confucius vescut soixante et treize ans ; mais il passa les dernieres années de sa vie dans la douleur, à la vûë des desordres qui regnoient parmi les peuples. On luy entendoit dire ordinairement : la montagne est tombée, et une haute machine a esté détruite. Pour marquer que ce grand édifice de la perfection, qu'il avoit élevé avec tant de soin dans tous les royaumes, se trouvoit à demi renversé. les rois, dît-il un jour durant sa derniere maladie, ne suivent pas mes maximes : je ne suis plus utile au monde, ainsi il est temps que j'en sorte. Dés ce moment il tomba dans une létargie qui dura sept jours, au bout desquels il rendit l'esprit entre les mains de ses disciples.
Il fut pleuré de tout l'empire, qui dés ce temps l'honora comme un saint, et inspira pour luy à la posterité des sentimens de veneration, qui apparemment ne finiront qu'avec le monde. Les rois luy ont basti des palais aprés sa mort dans toutes les provinces, où les sçavans luy vont rendre en certains temps des honneurs politiques. On y voit en plusieurs endroits ces titres d'honneur écrits en gros caractéres : au grand maistre : au premier docteur : au saint : à celuy qui a enseigné les empereurs et les rois. cependant, ce qui est fort extraordinaire, jamais les chinois n' en ont fait une divinité, eux qui ont donné la qualité de dieu, ou comme ils parlent, de purs esprits à tant de mandarins moins illustres que luy. Comme si le ciel, qui l'avoit fait naître pour la réforme des moeurs, n'eust pas voulu permettre qu'une vie si reglée fust aprés sa mort une occasion de superstition et d'idolatrie.
On conserve encore en plusieurs endroits de la Chine des antiques qui le representent au naturel, et qui s'accordent assez avec ce que l'histoire nous en a laissé. Il n'estoit pas bel homme : il avoit mesme au front une enflure ou une espece de bosse qui le disgracioit, et qu'il faisoit souvent remarquer aux autres pour s'humilier. D'ailleurs sa taille estoit si avantageuse et si proportionnée, son air si grave, sa voix si forte et si éclatante, que pour peu qu'il s'échauffast, on ne pouvoit s'empêcher d'estre ému, et de l'écouter avec respect. Mais les maximes de morale qu'il a répanduës dans ses ouvrages, ou que ses disciples ont eu soin de recueillir, font un portrait de son ame beaucoup plus avantageux.
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Suivent quatorze "maximes" du type La beauté n'est point à souhaiter pour le sage (I), Il faut se borner si l'on veut être parfait (II), Un homme doit souvent changer s'il veut être constant dans la sagesse (III), chacune illustrée par une anecdote mettant en scène Confucius, puis vient la conclusion :

Par cet échantillon de la morale de Confucius vous jugez bien, monseigneur, que la raison est de tous les temps et de tous les lieux. Seneque ne nous a rien dit de meilleur ; et si j'ay le loisir, comme j'en ay la pensée, de faire un recueil entier des maximes de nostre philosophe ; peut-estre y trouvera-t-on tout ce qu' il faut, pour luy donner rang parmi nos sages de l'antiquité.
Je souhaitte du moins, monseigneur, que le portrait, que je viens de vous en faire, ne vous ait pas tout-à-fait déplu. S' il vivoit encore aujourd'huy, tout philosophe qu'il est, je suis seur qu'il seroit sensible à l'approbation que vous luy donneriez. Un témoignage comme le vostre, toûjours éclairé, toûjours sincere, doit necessairement faire plaisir aux plus grands hommes. Peut-estre que jusqu'ici on a peu compté en France sur l'idée que tout l'orient s'en est formée ; mais dés que vous l' honorerez de vostre estime, tout le monde sera persuadé que l'antiquité ne l'a point flatté, et que la Chine en le choisissant pour maistre et pour docteur, a rendu justice à son merite.

Confucius & Minicius vs Voltaire & Rousseau

Dans un ouvrage intitulé En Chine (Merveilleuses histoires) paru dans la collection "Les beaux voyages" en 1911 (Vincennes : Les arts graphiques, 115 p.), Judith Gautier fait en trois pages (31 à 33) une description des concours mandarinaux et ouvre des perspectives sur l'évolution de son système éducatif :
En Chine, toutes les études portent presque exclusivement sur les lettres et l'histoire : l'écolier doit apprendre à bien comprendre et à retracer exactement les innombrables caractères idéographiques qui composent l'écriture, en même temps, il lui faut apprendre successivement par coeur les livres classiques ; s'il est bon élève, il pourra se présenter aux examens annuels, puis subir les trois épreuves du grand concours triennal et obtenir les grades de Siou-tsai, bachelier, Kiu-gin, licencié, Tsin-se, docteur, et même devenir membre de la forêt des pinceaux, Han-lin, c'est-à-dire académicien. les épreuves triennales ont lieu vers la fin septembre au chef-lieu provincial. Dès que les candidats arrivent, ils sont minutieusement fouillés et introduits dans d'étroites cellules munies d'un banc, d'une table et de quelques ustensiles de cuisine, on les enferme au verrou et ils sont surveillés par des soldats. Il ne leur est permis d'emporter avec eux aucun livre et de communiquer avec qui que ce soit, les examens durent un jour entier et le canon, qui donne le signal du commencement, en annonce la fin. Voici le programme des trois épreuves : Composition sur une sujet donné pris dans les quatre Livres. (Les quatre livres contiennent les dialogues de Confucius avec ses disciples.) Composition sur un sujet pris dans l'oeuvre de Ming-Tsin (Minicius). Composition sur un thème choisi dans un livre de Confucius, intitulé "La Grande Etudes." Développement d'un sujet pris dans l'invariable mileiu, oeuvre d'un petit-fils de Confucius.
Dans la deuxième épreuve, on commente par écrit des thèmes choisis dans les cinq livres qui : le Chi-Kin, livre des vers ; le Chou-Kin, histoire de l'antiquité ; le Che-Kin, livre mystèrieux, philosophique, et symbolique où il est traité du Ciel et de la Terre, des oracles, des sorts ; le Ly-Ki, livre des rites, qui enseigne les règles de conduite, la politesse, l'étiquette ; puis une composition poétique s'inspirant d'une pièce de vers d'un poète célèbre.
Dans la troisième épreuve, on traite des sujets très divers : l'examinateur pose des questions sur l'histoire ancienne et moderne, la politique indigène ou étrangère, les mathématiques, la géographie, etc ...
Les examinateurs sont d'une sévérité implacable ; la plus minime erreur, l'équivalent d'une virgule oubliée ferait tout perdre à la composition la plus parfaite. (...)

Aujourd'hui (...), tout va changer, tout change dans cette Chine que les convoitises du monde ont enfin éveillée de son long sommeil.
Déjà, les réformes sont décidées, et c'est par celle de l'instruction que l'on commence. On va supprimer, s'ils ne le sont déjà, ces fameux examens, dont nous venons de vous donner le programme. On fonde des écoles suivant les méthodes d'Europe, depuis l'instruction primaire, jusqu'à l'université qui sont fréquentées par des milliers d'étudiants, et même d'étudiantes ; des revues, des journeaux sont publiés journellement, ou traduits en chinois : Voltaire, Jean-Jacques Rousseau, Victor Hugo, et bien d'autres.
Une jeunesse ardente et enthousiaste marche vers le progrès avec une rapidité extraordinaire.

L'ouvrage de Judith Gautier est accessible grâce au fonds numérisé de la BNF. Il offre bien d'autres surprises. J'y reviendrai sans doute un de ces jours prochains.

vendredi 29 avril 2005

L'aiguille directrice

Dans la série "Le Confucius de ..." voici ce qu'on peut lire dans un ancien manuel de chinois datant de 1911 destiné "aux écoles primaires du premier degré" (Xin guowen, Shangwu yinshuguan) adapté en 1920 par le père Paul Xavier Henri LAMASSE (1869-1952) sous le titre de Sin kouo wen : ou Nouveau manuel de langue chinoise écrite, traduit et expliqué en francais et romanisé selon les principaux dialectes par H. Lamasse, Miss. Ap. de la Société des Missions Etrangères de Paris. Licencié en Droit. Ouvrage couronné par l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. (Il a été réimprimé à l'identique par Li Ming Cultural Enterprise Co, Ltd (Taiwan, 1984) à partir d'un exemplaire de sa troisème édition, préfacée à Moukden en 1939)

1. Télégramme spéciaux. Ordonnance du Ministère de l'Instruction publique.-- L'idée directrice qui doit être prise pour règle en matière d'éducation c'est qu'il faut accorder la première place à l'enseignement de la vertu ; l'enseignement pratique ainsi que les enseignements militaire et civique devant corroborer celui-ci, et celui des beaux-arts et des arts libéraux le porter à son maximum de perfection. (Communiqué de notre envoyé spécial à Pékin)

2. Nouvelles de l'intérieur. Honneurs rendus à la doctrine de Confucius. -- On rapporte que le ministère de l'Instruction publique, étant donné que, dans notre pays, on honore et on admire la doctrine de Confucius comme parfaitement adaptée aux besoins journaliers des relations sociales et de l'ordre public et que, d'autre part, ses paroles et ses actes sont disséminés dans l'ensemble des livres canoniques, a établi comme règle directrice officielle de l'éducation, et ordonné que dans le programme d'étude des écoles, tant secondaires que primaires, soit pour les classes de littérature, soit pour les classes de morale, figure un choix d'enseignements moraux tirés des livres canoniques, et ayant tous pour base la doctrine du Maître.

3. Commentaire des nouvelles du jour. Confucius est le plus grand sage qu'ait produit notre pays ; toutes les générations passées ont tenu à lui rendre honneur. Voici qu'on extrait le sens fondamental de ses paroles les plus remarquables pour en faire l'aiguille directrice de l'éducation. C'est bien là (litt. on peut dire que l'on a trouvé) la véritable manière d'honorer la doctrine de Confucius.

Dans sa préface initiale signée en Mandchourie le 19 mars 1920, en la fête de Saint-Joseph, H. Lamasse énonce les raisons qui l'on conduit au choix du Sin kouo wen (Xin guowen). La troisième est "la louable correction que ce livre, bien que rédigé pour les écoles officielles d'un pays non chrétien, [lui] a paru observer (...) vis-à-vis des questions morales et religieuses" (p. 11). En note, Lamasse ajoute que "le Sin kouo wen [lui] paraît de beaucoup supérieur aux "Classiques" que l'on mettait jadis entre les mains des enfants mêmes chrétiens". Pour ce qui est de son intervention, il rappelle qu'il a réalisé "la traduction en bon français -- autant, du moins, que la chose est réalisable en pareille matière" (!).

lundi 18 avril 2005

Un chant de Confucius

Dans ses Promenades littéraires (Paris : Mercure de France, 1904), Remy de Gourmont (1858-1915) fournit un portrait de Judith Gautier (1845-1917) dont voici le début :
Judith Gautier semble, avec Pierre Loti, représenter, dans la littérature française contemporaine, le goût de l'exotisme. A s'en tenir à ses romans, à ses poésies, à ses pièces de théâtre, elle serait plus volontiers chinoise que française ; et non seulement chinoise, mais japonaise aussi, ou persane, ou égyptienne. Son plus beau roman, le Dragon impérial, témoigne d'une connaissance parfaite de la littérature et des moeurs de la Chine, et le Livre de Jade a prouvé aux plus sceptiques que les mystères de la poésie chinoise lui étaient familiers. Non seulement elle lit le chinois, mais elle le parle ; elle l'écrit aussi, habile à manier le pinceau classique et à construire ces petites maisons baroques dont chacune représente pour le lettré un des mots de sa langue. Elle se promène à l'aise parmi ces hiéroglyphes effarants ; si elle emporte en voyage les oeuvres de quelque poète favori, ce sont celles de Ly-y-Hane ou de Li-Taï-Pé, imprimées sur papier d'écorce de mûrier. La Chine fait ses délices.

La même année, il a consacré à la fille du grand Théophile une plaquette de 34 pages intitulée Judith Gautier, biographie illustrée de portraits et d'autographes, suivie d'opinions, de documents et d'une bibliographie (Paris : Bibliothèque internationale d'édition, collection "Les Célébrités d'aujourd'hui", 1904). On y trouve le document reproduit ci-dessous présentant une photo de la belle Judith et un "Souvenir d'un chant de Confucius" de la main de l'auteur du Livre de jade (1867) qui vient de ressortir (Imprimerie nationale, collection "Salamandre") :

Aux temps heureux de Yao et de Chun, la licorne et le phénix s'aventuraient sur la terre. Pourquoi donc reviendraient-ils aujourd'hui où ces temps là ne sont plus ? O licorne ! O licorne ! que mon coeur est triste.


mardi 12 avril 2005

La langue des yeux seuls

Dans ses Descriptions de la Chine par les Français (1650-1750) (Paris : Geutner, 1928), Ting Tchao-Ts'ing (?) consacre un court chapitre (le septième) à "La méthode d'études chinoises d'[Etienne] Fourmont [(1683-1745)]" citant des extraits de sa préface à ses Réflexions critiques sur les histoires des peuples (1735).

"Plus on y met d'assiduité, plus la difficulté même est grande ; plus en même temps on acquiert de connaissances, plus ces connaissances sont justes, exactes, réfléchies : avantage que n'ont jamais ni les voyageurs ou marchands qui ne séjournent en Chine que pour leur commerce, ni même ceux qui y vont pour l'Evangile, lorsqu'ils se contentent de la langue parlée, ou que, voulant savoir quelques caractères, ils les apprennent par routine et sans principe. Tels sont néanmoins la plupart ; si on les consulte sur la langue parlée des Chinois, ils la possèdent : exigez d'eux une connaissance grammaticale de cette même langue, exigez d'eux la connaissance des dictionnaires, des grammaires des Annales, etc., mais surtout l'art par lequel les docteurs chinois parviennent à la lecture et à l’intelligence des caractères, cette langue des yeux seuls, cette langue des premiers hommes aujourd'hui supérieure aux hiéroglyphes des Egyptiens, ils demeurent muets."

Après un bref commentaire dans lequel il assure que Fourmont est "le premier sinologue qui avait bien découvert le chemin qu'il fallait suivre pour arriver à une connaissance parfaite sur la Chine tout comme sur les Chinois", Ting fournit une liste des publications de Fourmont. Parmi elles ont en trouve une dont le titre est fort plaisant : "Sur les distinctions qu'il faut faire lorsqu'on parle de la langue chinoise, et que, fautes de les avoir faites, les auteurs qui en ont parlé, se sont la plupart trompés". On rêve d'une édition de ce document lu à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, mais resté inédit à ce jour.

Pourtant son oeuvre remarquable n'a pas échappé à tout le monde depuis les pages que lui consacra Ting Tchao-Ts'ing. Cecile Leung a publié en 2002 aux Presses de l'Université de Leuwen un ouvrage de 314 pages intitulé Etienne Fourmont (1683-1745). Oriental and Chinese Languages in Eighteenth-Century France.

Voici pour mémoire la présentation qu'en donne l'éditeur :

Fourmont was the first scholar in France to deal with Chinese matters. He started his career in the Academie des Inscriptions et Belles-Lettres as an Hebraist, but he left this discipline and turned to Chinese in 1711. At that time he met Arcadio Huang, a young French-speaking Chinese man in the Bibliotheque Nationale. Fourmont seized the opportunity to be introduced to Chinese. Huang taught him the pronunciation of the Chinese syllables, and quite particularly, he introduced him to the 214 radicals. Fourmont's first book on the Chinese language, the Meditationes Sinicae, came out in 1737. His second work, Linguae Sinarum Mandarinicae Hieroglyphae, in 1742. Both these works are analyzed in detail in the present monograph. The presentation of the Chinese language in these publications was based on the Latin Grammar. One of the most fascinating points of Fourmont's studies was the way he dealt with the Chinese radicals. In the dictionaries, the Chinese characters are arranged according to a number of simple characters that enter obligatorily into more complex characters. In the course of the centuries the number of radicals varied from 60 to 600, but since 1615 it was settled at 214. This system of 214 radicals, which Fourmont saw in the dictionaries of the Bibliotheque Nationale, and which Huang taught him, was known to very few scholars in Europe. Fourmont's greatest feat was having 80,000 fine Chinese characters engraved in Paris for his many proposed dictionaries. He must have visited his engravers each day for many years to inspect and correct their work. The 'petits chinois', as these engravings were called, are still on display today at the Imprimerie Nationale in Paris.

samedi 9 avril 2005

Confusion sur Confusio

Dans la série "Le Confucius de ..." voici celui du Père jésuite Alvarez Semedo (1585-1658) tel qu'on peut le découvrir dans son Histoire universelle du grand royaume de la Chine (Traduction et introduction de Jean-Pierre Duteil, Paris : Editions Kimé, 1996, p. 81-84 & 124) qu'il publia en 1642 sous le titre d'Imperio de la China, 16 ans avant sa mort à Canton :

Les Chinois universellement ont de l'inclination aux sectes (...) Ils en ont trois en tout, lesquelles, bien que différentes, s'accordent néanmoins entr'elles à ne faillir point, ou pour mieux dire à faillir davantage. Les deux premières appartiennent proprement à la Chine, y étant nées ; la troisième, qui s'applique aux cultes des Idoles, est venue des Indes. La première, qu'on nomme la "Secte des Lettrés" est la plus ancienne de toutes au jugement de ceux qui lui donnent un certain Confusio pour auteur. (124)

Ce philosophe vivait environ 150 ans avant la venue de Jésus-Christ, et comme on peut juger de ses écrits, ce fut un personnage d'un bon naturel, porté à la vertu, prudent, avisé, sentencieux et amateur du Bien commun. Il eut un grand nombre de disciples et de sectateurs qui, pensant réformer le monde, chassèrent la sincérité des commerces et la vérité des compagnies, et changèrent l'ancienne façon de vivre, introduisant de nouvelles coutumes en divers Royaumes, où ils eurent part au Gouvernement. Ainsi dès qu'on ne suivait pas leurs avis et conseils dans l'un, ils passaient à l'autre : ce qui les rendit odieux aux autres philosophes, qui vivaient dans le même temps. Lesquels ne pouvant approuver leurs procédures, ni souffrir que les affaires fûssent si mal conduites, se retirèrent dans leurs maisons pour s'adonner au labourage, eux-mêmes cultivant leur terre. (81)

Le K'ong-tseu de George SDM

Dans la série "Le Confucius de ..." voici un aperçu de celui que fait revivre George Soulié de Morant (1878 - 1955) dans son Essai sur la littérature chinoise (Paris : Mercure de France, 1912) :
Le nom de Confucius sous lequel l'illustre moraliste nous est connu, provient d'une latinisation de son nom K'ong fou-tseu, le maître K'ong, ou K'ong-tseu, le philosophe K'ong ; les premiers missionnaires le nommèrent ainsi, de même qu'ils affublèrent Lao-tseu de l'appellation de Laotius ; Mi-tseu, de celle de Mitius. Nous lui restituerons le titre sous lequel il est connu en Chine, celui de K'ong-Tseu. (70)

Il vint au monde en 551 avant J.-C. dans le district de Tch'ang-p'ing (la paix constante) près de la ville de Tchéou, à K'iue-li, petit village du Chan-tong sud-ouest. (...) Il mourut en - 479, âgé de 72 ans : son tombeau est à la sous-préfecture du Tertre-des-Chansons (K'iu-feou hien) dans le Chan-tong. (...) (71)

K'ong-Tseu n'a jamais écrit d'oeuvres philosophiques : le seul ouvrage qui soit dû à son pinceau, ou plutôt à son stylet, car les pinceaux n'étaient pas encore inventés, est le "Printemps et l'automne" (Tch'ouen-tsieou), annales du pays de Lou de - 772 à 484. (...) On lui doit, il est vrai, la réunion des deux grandes anthologies de l'antiquité : le Livre de la Prose (Chou King) et le Livre des Vers (Che King) (...). Il ajouta enfin un commentaire au Livre des Transformations (le Yi King). Tout l'enseignement philosophique de K'ong-tseu est contenu dans les Quatre Ecrits (Sseu-chou) (...).

Il en a été pour K'ong-tseu, comme pour le Bouddha et pour Jésus-Christ, qui ont été dédaignés ou même ignorés pendant leur vie, et dont l'enseignement ne vient pas d'eux-mêmes, mais des disciples de grand talent qui l'ont formulé. K'ong-tseu serait devenu comme Bouddha et Jésus-Christ, un dieu, si les Chinois, contrairement aux aryens, n'étaient pas sceptiques et pleins de bon sens, quoique supersticieux en même temps. (73)

La silhouette que les générations successives ont formée peu à peu de K'ong-tseu est intéressante à connaître, non pour savoir ce qu'il fut en réalité, mais pour se rendre compte de l'idéal de moral de la race ; ce n'est pas un être sublime, emporté par des rêves immatériels de dévouement ou de tendresse, mais tout au contraire la perfection de l'ordinaire, ce que doit être un homme moyen pour que la société vive en paix et en confiance heureuse, c'est-à-dire soucieux de ses devoirs sociaux et jugeant toute action d'après l'effet qu'elle pourrait avoir sur le prochain : respectueux des autorités, soumis aux parents et aux frères aînés, travaillant avec patience et ténacité, veillant sur soi-même et s'entraînant sans cesse à l'insensibilité extérieure afin de ne pas troubler l'ordre des manifestations de joies ou de douleurs personnelles ; les perceptions affinées cependant par une tension continue de l'esprit." (73-74)

Soulié est aussi l'auteur d'une Vie de Confucius (1929) et, la même année, de ce qui semble bien être une traduction du Lunyu, sous le titre Les Préceptes de Confucius (1929), qu'il appelle ici Les Entretiens (Louen-yu) : "[ils ont été] rédigés après la mort de K'ong-tseu par un de ses disciples, Jo Yeou-tseu (Tseu-lou)." (72)