mardi 13 septembre 2005

God, God, Godius

Il y aurait beaucoup à dire sur l'efficacité et les limites des moteurs de recherche sur internet. Pour aujourd'hui, je me contenterais de signaler une des dernières surprises procurées par Imperator Google qui, à l'interrogation saugrenue "Confucius Dieu", m'a directement dirigé vers un texte du Marquis de Sade (2 juin 1740-2 décembre 1814) mis à la disposition des lecteurs francophones par un site entièrement consacré au Marquis, site dont voici la profession de foi :

Ce site est consacré à la littérature et à l'œuvre de Sade. Il n'est nullement dans son esprit de répondre à un quelconque voyeurisme ou sensationalisme. Contrairement à d'autres sites qui ne proposent que des extraits choisis pour leur caractère graveleux, les textes sont ici présentés dans leur version intégrale, par respect pour l'auteur et son oeuvre. Ces textes sont avant tout destinés à des lecteurs adultes avertis qui en apprécieront le caractère littéraire, philosophique ou érotique. Cette littérature, longtemps combattue et censurée, a été réhabilitée par Guillaume Apollinaire et les surréalistes et a sa place de plein droit dans toute bibliothèque, même s'il s'agit du rayon du haut bien sûr. L'édition de référence, la bibliothèque de la Pléiade, consacre d'ailleurs trois volumes à Sade, dont les fameux romans La Nouvelle Justine et Histoire de Juliette. Dès lors, la présence sur Internet de l'oeuvre de cet éternel insoumis s'imposait.

Suit un catalogue comprenant une dizaine d'oeuvres de Sade dont le Dialogue entre un prêtre et un moribond de 1782. Voici les deux passages qui justifient le renvoi à ce court texte lu il y a des lustres et dont je possédais un tirage aux Editions Mille et une nuits (Paris, 1993) en attente d'une occasion de relecture du type 'temps court à tuer dans une salle d'attente' (les passages figurent respectivement page 14 et page 18) :

Le moribond : Pourquoi pas, rien ne m'amuse comme la preuve de l'excès où les hommes ont pu porter sur ce point-là le fanatisme et l'imbécillité; ce sont des espèces d'écarts si prodigieux, que le tableau selon moi, quoique horrible, en est toujours intéressant. Réponds avec franchise et surtout bannis l'égoïsme. Si j'étais assez faible que de me laisser surprendre à tes ridicules systèmes sur l'existence fabuleuse de l'être qui me rend la religion nécessaire, sous quelle forme me conseillerais-tu de lui offrir un culte? Voudrais-tu que j'adoptasse les rêveries de Confucius, plutôt que les absurdités de Brahma, adorerais-je le grand serpent des nègres, l'astre des Péruviens ou le dieu des armées de Moïse, à laquelle des sectes de Mahomet voudrais-tu que je me rendisse, ou quelle hérésie de chrétiens serait selon toi préférable? Prends garde à ta réponse. .../...

un peu plus tard, le moribond est encore bien loin d'avoir rendu son dernier souffle (du reste c'est lui qui aura le dernier mot) :

Le moribond : Va, prédicant tu l'outrages ton dieu en me le présentant de la sorte, laisse-moi le nier tout à fait, car s'il existe, alors je l'outrage bien moins par mon incrédulité que toi par tes blasphèmes. Reviens à la raison, prédicant, ton Jésus ne vaut pas mieux que Mahomet, Mahomet pas mieux que Moïse, et tous trois pas mieux que Confucius qui pourtant dicta quelques bons principes pendant que les trois autres déraisonnaient; mais en général tous ces gens-là ne sont que des imposteurs, dont le philosophe s'est moqué, que la canaille a crus et que la justice aurait dû faire pendre.

Avant de refermer le chapitre Sade, peu productif au demeurant, bien que fort revigorant !, on peut déjà aller jeter un coup d'oeil sur l'article consacré à l'écrivain par John Philips dans The Encyclopedia of Erotic Literature à paraître chez Routledge l'année prochaine.

Mais reprenons notre jeu en sollicitant Gooooogle cette fois avec la recherche croisée "Confucius God". Elle ne conduit plus à Sade et au Dialogue pourtant présent en anglais sur le net, mais (entre autres réponses, c'est-à-dire la 9ème des 659 000 proposées pour être précis) aux écrits d'un polygraphe à l'allure joviale d'un Freewheelin'Franklin (un des Freak Brothers de Gilbert Shelton (1940-) ) portant le nom de Sanderson Beck lequel livre au milieu d'une masse impressionnante d'écrits sur une multitude de sujets, une longue comparaison entre Confucius et .... Socrate (justement le document signalé par Google).
On notera au passage que Mr Beck signale dans sa biographie l'ouvrage de Lin Yutang, The Wisdom of Confucius, constatation qui me ramène à la dure réalité et m'invite à retourner au plus vite au travail. Mamamia !

Aller, juste une dernière googolerie pour finir : un des 20 100 liens proposés pour "Confucius Mahomet" conduit au site d'un libraire de Turin qui vend un ouvrage paru à Paris (Buisson) en 1787 et qu'aurait donc pu lire le divin Marquis dans sa cellule de la Bastille : Pastoret E.C.J.P. de, Zoroastre, Confucius et Mahomet, comparés comme Sectaires, Legislateurs et Moralistes; avec le Tableau de leurs Dogmes, de leurs Lois, de leur Morale. Sans aucun doute passionnant, mais un peu cher (230 €).

L'illustration ici présente, justement rencontrée à l'occasion de ces futiles déambulations webesques, est donnée pour l'œuvre d'un certain Li Wei San (China). Elle est sous-titrée "Confucius hearing Jesus talks about the Word" sur le site de l'Asian Christian Art Association basée en Indonésie (Yogyakarta). Surprenant, non ?

mardi 30 août 2005

Errata-taboum !

Retour douloureux à la réalité après quelques jours passés hors de portée des courriels estudiantins :

Bonjour Mr Kaser, je suis Prénom Nom l'étudiant que vous aviez appellé et qui avait oublié de vous rendre le dossier sur l'xxxxxx de la Chine.
Donc il est fait, je vous écris donc pour savoir quand puis-je venir vous le remettre?
Une autre question, je dois me présenter à un examens pour le rattrapage, et c'était pour savoir si la semaine de rattrapage commence à partir du premier lundi de septembre? Evidemment impossible de savoir ce renseignement de base sur le site de l'université...


Cette dernière affirmation est "évidemment" erronée, et après une "dernière question" portant sur les modalités de passage d'une première année en une deuxième année de Licence, question finement agrémentée de la formule "Pourriez vous m'éclairer?" - ce que je ne suis pas en mesure de faire !-, l'étudiant ajoute un "Merci pour votre patience" tout à fait adapté à la situation.

A la lourdeur coutumière de ces interventions intempestives, s'ajoute dans le deuxième mail (comme le premier reproduit tel quel), l'expression d'une hargne vieille d'un bon mois - d'autres s'étaient manifestés fin juillet avec la même maladresse.

Bonjour Monsieur, Je suis Nom Prénom,étudiante en XXX année XXX (2004/2005).
Je vous écris car j'ai reçu mon relevé de notes le mois dernier et qu'il s'y est produit une erreur!
En effet, il y a écrit "absence injustifiée" à la place de ma note en xxx xxx alors que je vous avais présenté mon dossier!!! Alors,je ne comprends pas ... Si c'était si mauvais que ça,il fallait le dire! Ou alors,il fallait me mettre la note que je méritais (peu importe que ça aille de 0 à 20!!!)car à cause de ça,je valide pas mon U E! La Fac reouvrant la semaine prochaine, j'aurais aimé obtenir un rendez-vous avec vous afin d'en discuter.
Vous pouvez me répondre par mail ou me joindre au 06. XX.XX.XX.
Merci d'avance.A très bientôt

Jugez de mon impatience à mettre des visages sur des noms qui n'évoquent plus grand chose après presque trois mois de congé et ... à corriger les copies de la deuxième session d'examens : je m'engage à en faire profiter tout le monde !

Voici, en complément, le courrier reçu le 5 septembre qui fait suite à ma réponse au deuxième mail :

Monsieur,
J'ai bien reçu votre réponse en date du 29/08/05 et vous demande de bien vouloir m'excuser quant à mes propos trop libres mais vous comprendrez ma désagréable surprise quant à la note reçue alors que, comme vous le savez, j'étais bien présente à cette épruve ; ma signature sur la feuille de présence en étant la preuve écrite.
Je vous remercie d'ores et déjà de votre diligeance quant à régulariser ce problème.

No comment !

lundi 29 août 2005

WSB speaking

William S. Burroughs (5 février 1914-2 août 1997) : “I think all writers write for an audience. There is no such thing as writing for yourself. Only they never find out who the audience is. When you find out who you are writing for I think you stop writing.” Extrait d’une lettre adressée à Allen Ginsberg depuis Mexico, le 6 octobre 1952. [The Letters of William S. Burroughs. 1945 to 1959. Oliver HARRIS (ed.), London : Picador, (1993) 1994, p. 138].



Le film : William S. Burroughs reads Thanksgiving Prayer.

samedi 13 août 2005

Schlafen, Schlafen

Du 4 au 5 août, nouvelle pause viennoise alors que le sommet est déjà en vue (= plus qu'un chapitre à boucler !) avec, bis repetita, Arthur Schnitzler. Cette fois c'est sa "Fräulein Else" (1924) qui est mise à contribution. Toujours la même jubilation à lire cet auteur avec un œil rivé sur une version originale tellement supérieure à la traduction de Henri Christophe (Le Livre de Poche, "Biblio", 1993), livrée qui plus est sans une seule note et aucune indication du type "en français dans le texte" comme cela aurait pu être fait page 45 pour le passage suivant :

- »Sie müßten keine Frau sein, Else, wenn Sie es nicht gemerkt hätten. Je vous désire.« - Er hätte es auch deutsch sagen können, der Herr Vicomte.

qui devient :

- " Vous ne seriez pas femme, Else, si vous ne vous en étiez pas aperçue. Je vous désire." Il aurait pu le dire en allemand, ça, ce bon vicomte.

Pour les amateurs de belle diction allemande, la fin d'une lecture publique de la nouvelle - en tout 30 mn -, est accessible sur le site du Court Theatre de Chicago.
Cela commence par "Qui joue si bien ? Chopin ? Non, Schumann." (p. 76 de la traduction). Plus loin, on apprend qu'il s'agit du Carnaval de Schumann dont trois extraits de la partition sont dûment reproduits. C'est Edith Clever (Cf photo ci-contre) qui interprète le texte de Schnitzler dans une mise en scène de Hans Jürgen Syberberg.

Voici, juste pour mémoire, voici la dernière page dans la version allemande :

»Else!« . . .
Was ist denn das? Ein ganzer Chor? Und Orgel auch? Ich singe mit. Was ist es denn für ein Lied? Alle singen mit. Die Wälder auch und die Berge und die Sterne. Nie habe ich etwas so Schönes gehört. Noch nie habe ich eine so helle Nacht gesehen. Gib mir die Hand, Papa. Wir fliegen zusammen. So schön ist die Welt, wenn man fliegen kann. Küss' mir doch nicht die Hand. Ich bin ja dein Kind, Papa.
»Else! Else!«
Sie rufen von so weit! Was wollt Ihr denn? Nicht wecken. Ich schlafe ja so gut. Morgen früh. Ich träume und fliege. Ich fliege . . . fliege . . . fliege . . . schlafe und träume . . . und fliege . . . nicht wecken . . . morgen früh . . .
»El . . .«
Ich fliege . . . ich träume . . . ich schlafe . . . ich träu . . . träu – ich flie . . . . . .


Ces derniers échos de la voix de la belle Else m'ont rappelé un beau lied d'Alban Berg ("Dem Schmerz sein Recht" ("A la douleur son droit") qui est le premier des Vier Lieder de son opus 2 pour piano et soprano, créé en 1910, mais datant de 1908 et 1909) composé sur un poème de Friedrich Hebbel (1813-1863) :

Schlafen, schlafen, Nichts als schlafen ! / Kein Erwachen, keinen Traum ! / Jener Wehen, die mich trafen, / Leisestes Erinnern kaum. / Daß ich, wenn des Lebens Fülle / Nieder klingt in meine Ruh', / Nur noch tiefer mich verhülle, / Fester zu die Augen tu !

Supplément du 20-08-2005 : Ouf une traduction

Dormir, dormir, rien que dormir ! / Pas de réveil, pas de rêve ! / Des malheurs, qui m'ont frappé, / Qu'à peine, à peine il me souvienne / De sorte que, lorsque la plénitude de la vie / Gronde sur mon repos / Plus profondément encore je me cache / Plus fort encore je ferme les yeux !

Je la trouve à Angoulême où je suis de passage, dans le livre que Dominique Jameux avait consacré à Berg dans la collection "Solfèges" (n° 38, Seuil, 1980) et qui m'avait occupé pendant un séjour à l'hôtipal suite à un virage manqué, voici .... 20 ans ! Pas loin des rayons de livres laissés de côté depuis si longtemps, mes précieux 33 tours de cette lointaine époque, avec deux versions le l'opus 2, l'une magnifiquement chantée par Heather Harper (EMI), l'autre massacrée par Erika Sziklay ("à éviter", comme dit DJ, op.cit., p. 184).

jeudi 28 juillet 2005

Fridolin klappte das Buch zu

Grosses chaleurs + surcharge de travail = le cocktail idéal pour vous pourrir un été. Quand la pression est trop grande rien de tel qu'une petite pause. Certes plage et sorties contribuent à entretenir chez l'intello en surchauffe un meilleur équilibre mental, mais il n'en reste pas moins que la lecture est pour lui un moyen encore plus efficace de purger un cerveau saturé, de l'aérer, ou de lui fournir un peu de carburant frais.

L'année dernière, confronté aux mêmes conditions (aggravées par la solitude, mais plus libre de casser les routines), j'avais ressorti Les Souffrances du jeune Werther (1774). Pour la énième fois depuis trente ans (!), j'avais relu des tronçons de ce joyau du jeune Goethe (25 ans).
Le parcourant aujourd'hui, je suis toujours ravi d'y trouver matière à émerveillement, comme ce passage de la lettre du 22 mai qui commence par "La vie humaine est un songe : d'autre l'ont dit avant moi, mais cette idée me suit partout." : "Que les enfants ne connaissent pas les causes de leurs désirs, c'est ce que les pédagogues ne cessent de répéter ; mais que les hommes faits soient de grands enfants qui se traînent en chancelant sur ce globe, sans savoir non plus d'où ils viennent et où ils vont ; qu'ils n'aient point de but plus certain dans leurs actions, et qu'on les gouverne de même avec du biscuit, des gâteaux et des coups de bâton, c'est ce que personne ne voudra croire ; et, à mon avis, il n'est point de vérité plus palpable." Bon, mais passons.

Cette année, c'est un Viennois (plutôt deux car
Alban Berg (1885-1935) est de la partie avec sa Lyrische Suite composée en 1925 et 1926 que j'écoute désormais dans sa version avec soprano), un Viennois, donc, qui a ponctué la rédaction de mes deux derniers chapitres d'un cours sur la littérature chinoise ancienne à envoyer le 1er septembre au plus tard à l'IAEU (Instituto de Altos Estudios Universitarios, Barcelone),
Il s'agit d'Arthur Schnitzler (1862-1931) et de sa nouvelle la plus connue (?) intitulée "La nouvelle rêvée" ou "Traumnovelle" qu'il acheva "en 1926, après une genèse de dix-sept ans", soit la même année que l'œuvre de Berg ! Etrange coïncidence !

Pourquoi ce choix ? Sans doute l'influence d'un article paru ces dernières semaines dans Le Monde des livres et puis l'envie, déjà ancienne, de lire cet auteur et la source d'un film qui a beaucoup fait parler de lui (Eyes Wide Shut (1999) de S. Kubrick) - film que je n'ai toujours pas vu, plusieurs études critiques forts savantes sur Schnitzler et la Vienne des années 20, etc. Il n'en reste pas moins, que même sans préparation, ou motivation, le résultat aurait, assurément, été le même : un choc.

L'effet produit sur moi par ce texte est tel que je ne saurais encore en évaluer la portée véritable, ni la durée : j'en ressors avec des sentiments mêlés (certains bien trop intimes pour être "blogués")... et celui, plus trivial, qui s'est révélé après coup de ne pas avoir encore rencontré en vingt ans de pratique assidue de la littérature chinoise d'équivalent chinois de ce texte-là ! En découle l'idée saugrenue (?) et certainement passagère d'avoir fait sinon fausse route, au moins un bon de bout de chemin à vide, et d'avoir consacré beaucoup trop de temps à lire, traduire et étudier des 'fariboles'. Certes, la littérature chinoise m'a apporté beaucoup de satisfactions mais jamais je n'ai ressenti avec la même force l'impression de proximité avec un auteur, d'intimité avec une culture, une sensibilité, un univers artistique et mental. Au bout du compte en ressort une évidence : je ne suis pas Chinois ! ...

Ni Viennois du reste, car il me faut encore - et là aussi pour toujours ! -, passer par la traduction ... quel dommage, car la langue de Schnitzler est, d'après ce que je peux en juger, d'une grande efficacité :

Voici le début de la nouvelle dans la version originale d'abord, ...

»Vierundzwanzig braune Sklaven ruderten die prächtige Galeere, die den Prinzen Amgiad zu dem Palast des Kalifen bringen sollte. Der Prinz aber, in seinen Purpurmantel gehüllt, lag allein auf dem Verdeck unter dem dunkelblauen, sternbesäten Nachthimmel, und sein Blick –«
Bis hierher hatte die Kleine laut gelesen; jetzt, beinahe plötzlich, fielen ihr die Augen zu. Die Eltern sahen einander lächelnd an, Fridolin beugte sich zu ihr nieder, küßte sie auf das blonde Haar und klappte das Buch zu, das auf dem noch nicht abgeräumten Tische lag. Das Kind sah auf wie ertappt.
»Neun Uhr«, sagte der Vater, »es ist Zeit schlafen zu gehen.

... puis dans la traduction nouvelle de Philippe Forget (Paris : Livre de Poche, "Biblio", n° 3358, p. 57).

"Vingt-quatre esclaves à peau brune entraînaient la somptueuse galère qui devait conduire le Prince Amgiad au palais du Calife. Le Prince, lui, drapé dans son manteau de pourpre, était étendu seul sur le pont supérieur, sous le ciel bleu sombre parsemé d'étoiles, et son regard ..."
Jusque-là, la petite avait lu à haute voix ; maintenant, presque d'un seul coup, ses yeux se fermèrent. Ses parents se regardèrent en souriant, Fridolin se pencha sur elle, l'embrassa sur ses cheveux blonds et referma d'un coup sec le livre posé sur la table qui n'avait pas encore été débarrassée. L'enfant leva les yeux, comme prise sur le fait.
"Neuf heures", dit le père, "il est temps d'aller dormir."


Rien à dire. Le verbe 'klappen' est de loin plus 'claquant' que 'refermer d'un coup sec'.

Une note indique que le Prince Amgiad est le "Héros d'un des Contes des Mille et Une Nuits : "Histoire des princes Amgiad et Assad".
Etape suivante, relire Les Mille et Une Nuits (Alf layla wa-layla) dans la nouvelle traduction de "La Bibliothèque de La Pléiade" : le premier des trois volumes est déjà sorti, mais il faudra plus d'une pause pour avaler ses 1250 pages.

samedi 16 juillet 2005

Riccius & Co

On avait déjà, en 1621, de bonnes raisons de se méfier des Chinois, la preuve, ce court passage trouvé dans l'Anatomy of Melancholy (cf. "Lords of the World") :

Riccius, the Jesuit, and some others, relate of the industry of the Chinese most populous countries, not a beggar or an idle person to be seen, and how by that means they prosper and flourish. We have the same means, able bodies, pliant wits, matter of all sorts, wool, flax, iron, tin, lead, wood, &c., many excellent subjects to work upon, only industry is wanting. We send our best commodities beyond the seas, which they make good use of to their necessities, set themselves a work about, and severally improve, sending the same to us back at dear rates, or else make toys and baubles of the tails of them, which they sell to us again, at as great a reckoning as the whole.

Le Riccius dont parle Democritus Junior (alias Robert Burton) dans son adresse à son lecteur, n'est autre que Matteo Ricci, né en 1552 et mort à Pékin le 11 mai 1610, représenté ici en compagnie de l'Allemand Adam Schall von Bell (1592-1666) et du Flamand Ferdinand Verbiest (1656-1688).

jeudi 7 juillet 2005

Suky Super Snobbs

Si (pour poursuivre la recherche) Poe avait utilisé le pinyin, qui n'existait pas à son époque, il aurait sûrement écrit Yu Jiao Li et non pas Ju-Kiao-Li.

Yu Jiao Li est une 'romance' (caizi jiaren xiaoshuo) en 20 chapitres du début des Qing (1644-1911) qui s'achève par le mariage d'un jeune génie avec deux beautés, cousines et amies intimes. Sa traduction française a été réalisée par le premier titulaire de la chaire de langue et de littérature chinoise au Collège de France, Jean-Pierre Abel-Rémusat (1788-1832). Celui-ci la publia en 1826 sous le titre complet de Iu-Kiao-Li ou Les deux cousines. Roman chinois. (Paris : Moutardier). La page de garde (ci-contre) indique que la traduction est précédée d'une préface de 82 pages "où se trouve un parallèle des romans de la Chine et de ceux de l'Europe".

Comme le signale l'auteur des pages consacrées à Abel Rémusat sur le site (le) Fil d'Ariane, de l'Association de Recherches Historiques en Val de Seine, Val d'Ecole, Pays de Bière, Gâtinais Français :

"Dès sa parution en 1826, ce petit roman, précédé d'une longue préface, connut un succès immédiat en France et à l'étranger. Tout Paris en parle, on le lit dans les salons. Stendhal l'annonce à ses lecteurs anglais du New Monthly Magazine : "Je ne veux pas insister sur l'impression que m'ont fait quelques portraits de Ju-Kiao-Li quand j'ai entendu lire ce livre... Ce roman peint, à mon sens, un tableau aussi fidèle des moeurs de la Chine que Tom Jones des moeurs anglaises..." Les "Conversations" de Goethe l'évoquent à plusieurs reprises : "ces jours-ci, j'ai lu un roman chinois qui m'occupe encore, qui me parait excessivement curieux." (31.1.1827). Il est traduit en anglais dès 1827. Carlyle, Emerson s'y réfèrent, Thoreau le cite à plusieurs reprises dans son journal : Nourri de l'étude dix mille ouvrages divers / le pinceau à la main, on est pareil aux dieux. / Qu'on ne place pas l'humilité au rang des vertus / le génie ne cède jamais la palme qui lui appartient. Abel-Rémusat, qui ne semble pas avoir pratiqué une modestie excessive, aurait pu reprendre ces quatre vers à son compte !"

S'il n'est pas assuré que Goethe se réfère véritablement à ce roman (ce pourrait tout aussi bien être le Haoqiuzhuan, une romance plus tardive traduite par James Wilkinson (mort en 1736) sous le titre Hao Kiou Choaan or The Pleasing History, traduction qui sera complétée et éditée par Thomas Percy (1729-1811) en 1761 à Londres), il est, par contre, certain que la traduction de Rémusat produisit son effet sur le public occidental cultivé de l'époque.

L'année de sa sortie, on peut lire dans le Journal Asiatique une critique très positive : "Cet ouvrage fera mieux qu'aucun autre connaître avec exactitude, les moeurs, les habitudes, la tournure d'esprit, le caractère national et social du peuple chinois, dans son intérieur et dans les actes ordinaires de la vie» (Journal Asiatique, juillet 1826, pp. 63-64)

Le 19 décembre 1826, Julius Mohl (1800-1876) écrit à Rémusat son maître au Collège royal (le futur Collège de France) : "Je Vous remercie infiniment d'avoir bien voulu me dessiner un exemplaire des deux Cousines, mais quelque flatteur que me soit une marque de votre souvenir, je n'oserais pas la disputer à une dame. Au reste vos Cousines chinoises ne sont pas les seules qui excitent l'admiration de Londres ; j'en ai vu d'autres ici, qui certainement ont aussi leur mérite. Si elles n'ont pas la figure aussi jolie que Mlle Lo au moins elles ont les pieds aussi petits et les ongles des mains aussi longues que qui que ce soit; et si elles ne sont pas aussi savantes que Mlle Pe, aussi elles sont plus indulgentes, et n'exigent pas qu'on soit absolument un Litaïpe pour les avoir."

En 1828 (octobre), The North American review. (Volume 27, Issue 61, p 524-562) en donne un long compte-rendu sous le titre "Chinese Manners"

La traduction anglaise de cette version française parue en mai 1827, à Londres (Hunt and Clarke, Covent-Garden), sous le titre : Iu-Kiao-Li : or the Two Fair Cousins. A Chinese Novel from the French Version of M. Abel-Rémusat, in Two Volumes. (I xxxv, 259p; II 290p). Elle sera rééditée en 1830.

C'est sans doute cette édition qui est passée dans les mains d'Edgar Poe. Sa transcription du titre est plus proche de celle proposée par Rémusat, que celle qui chapeaute la première traduction partielle du roman paru en 1821, laquelle serait Yu-kiao-lee selon Wang Lina (1988) qui l'attribue à G. T. Staunton lequel aurait traduit 4 des 20 chapitres de l'original, pages 227 à 241, de Narrative of the Chinese Embassy to the Khan of the Tour-gouth (sic !) Tartars in the Years 1712, 13, 14, 15. (!).

G. T. Staunton doit être le fils de Sir Georges-Leonard Staunton (1737-1801), docteur en médecine qui accompagna Lord Georges Macartney (1737-1806) en Indes d'abord puis en Chine. "Le petit Georges Staunton, qui comme écrit Macartney, avait appris à parler et à écrire le chinois avec beaucoup d'aisance" devint par la suite le premier des sinologues britanniques.

Mais tout cela mérite d'être vérifié, bien entendu.

mercredi 6 juillet 2005

Suky Snoobs

Dans le succulent et très humoristique conte "How to Write a Blackwood Article" (1838), Edgar Allan Poe (1809-1849) s'amuse avec une ironie piquante à faire énumérer par le patron du Blackwood’s Magazine (1817-1980), M. William Blackwood (1776-1834) en personne, les ingrédients indispensables aux histoires qu'il publie. Son élève, la très attentive et studieuse Signora Psyché Zenobia qui nous rapporte son entrevue après moult palabres désopilantes dont une réfutation de son surnom de Suky Snobbs (Cuistre prétentieuse), mettra en pratique les préceptes de son mentor dans une seconde partie pas moins réussie que la première ("A Predicament" publiée à nouveau en 1840 sous le titre "The Scythe of Time").

Voici un rapide résumé de l'"exacte méthode", "fort simple" pour composer "un article dans le goût du vrai Blackwood [Magazine]" selon le grand Edgar qui y fit plusieurs fois référence dans ses contes.

D'abord, il faut une "plume jamais taillée" et "de l'encre bien noire", "un assaisonnement suffisant de choses carrément inintelligibles" et des "sensations". Mais, il faut aussi que l'auteur se mette "dans une situation anormale où personne ne s'est encore trouvé avant [lui]" ; le sujet arrêté, il lui faut encore "trouver le ton", et là, il a le choix entre plusieurs options, dont le "ton métaphysique", le "ton transcendantal" et le "ton hétérogène", lequel est "tout simplement un mélange judicieux, en égales proportions, de tous les autres tons, et par conséquent tout ce qu'il y a de profond, de grand, de bizarre, de piquant, d'à propos, de joli, entre dans sa composition". Enfin, "la partie la plus importante, l'âme de tout le procédé", c'est, déclare M. Balckwood, "le remplissage. On ne saurait supposer qu'une lady ou un gentilhomme a passé sa vie à dévorer les livres. Et cependant, il est nécessaire avant tout que votre article ait un air d'érudition, ou qu'il offre au moins des signes évidents d'une lecture étendue." Pour y parvenir à moindre frais, Blackwood propose un éventail d'expédients qu'il répartit en deux catégories : 1. "Faits piquants pour la confection des comparaisons" et 2. "Expressions piquantes à introduire selon l'occasion".

Voici maintenant le début de cette deuxième "division" dans la traduction de F. Rabbe ("Comment s'écrit un article à la Blackwood", Derniers contes, Paris : A. Savine, 1887, (p. 101-144), p. 117) que j'utilise depuis le début d'après le fac-similé de la BNF, avant de m'apercevoir que le Project Gutenberg en propose une version texte.

"Le vénérable roman chinois Ju-Kiao-Li. En introduisant adroitement ces quelques mots, vous faites preuve d'une connaissance approfondie de la langue et de la littérature chinoise. Avec cela vous pouvez vous passer d'arabe, de sanscrit, ou de chickasaw. Mais aucun sujet ne saurait se passer d'espagnol, d'italien, d'allemand, de latin et de grec. ..."

Or donc, en élève attentive et disciplinée, Zenobia écrivit son article en appliquant, presque à la lettre prés les préceptes édictés par son maître. C'est ainsi qu'on peut lire sous sa plume forcément mal taillée, le passage suivant : "... et moi je sanglotais bien fort. Circonstances touchantes ! qui ne peuvent manquer de rappeler au souvenir du lecteur lettré le passage exquis sur la convenance des choses, qui se trouve au commencement du troisième volume de cet admirable et vénérable roman chinois, le Jo-go-Slow. Dans ma promenade solitaire à travers la cité, ...." (p. 125-126)

C'est ainsi que "Ju-Kiao-Li" est devenu grâce à la magie créatrice de Miss Zenobia "Jo-go-Slow". Il y a sans doute, une intention humoristique derrière ce dérivé (I go slow ?), mais peu importe, car c'est le premier des deux titres qui m'intéresse.

En effet, derrière cette transcription barbare se cache un roman chinois connu, mais ceci est une autre affaire (à suivre.)